Les fantaisistes : Des paroles en l’air

Sandra parlait. C’était si merveilleux de savoir parler, de discuter avec d’autres enfants ou avec ses parents. De cette manière, elle pouvait exprimer ses désirs et ses colères. Elle pouvait apprendre le monde grâce à la parole, qui se faisait l’intermédiaire de la connaissance.

Ce moyen de communication lui paraissait vital, surtout depuis la naissance de son petit frère qui ne s’exprimait encore que par des cris et des sourires, trop rares à son goût. Grâce à lui, elle redécouvrait la valeur des mots et des paroles. Elle aimait poser des questions sur ce qui l’entourait et s’en était fait presqu’un sport. Et jamais, elle ne laissait en paix ses parents avant d’avoir obtenu des réponses qui la satisfassent. La mère, plus patiente que le père, tentait tant bien que mal de se plier aux exigences de la fillette.

Un jour, Sandra Dungton posa une question qui prit sa mère totalement au dépourvu :

– Et si personne ne parlait, comment ce serait?

– Si personne ne parlait?

– Oui, un monde où personne ne dit rien. Que se passerait-il?

Le papa qui passait près de Sandra juste à ce moment, répondit du tac au tac:

– Tout le monde se regarderait dans le blanc des yeux sans rien dire, c’est simple non?

Mais Sandra n’était pas de cet avis.

– Voyons Papa, si je ne parlais pas, je ne pourrais pas te poser de questions et connaître le monde. Si tu ne parlais pas, tu aurais bien de la peine à me gronder et surtout à me dire pourquoi tu es fâché.

Le père sourit puis alla se réfugier dans son bureau où une pile de documents l’attendait. C’était toujours plus facile pour lui de résoudre des problèmes concrets que ceux posés par sa fille. Sandra fut donc condamnée une fois de plus à se tourner vers sa mère que le problème posé ennuyait fort. Celle-ci essaya de se dérober comme son époux, dont elle n’appréciait guère la lâcheté, mais elle n’y parvint pas. Elle réussit tout au plus à repousser l’ultimatum de quelques heures, histoire de réfléchir à la question. Que se passerait-il si personne ne parlait ? Un monde sans paroles, un monde muet en quelque sorte. Il lui fallait imaginer une réponse plausible.

 

Promier soir

Le soir donc, la mère et la fille se retrouvèrent face à face. Au moment du coucher, la maman pensait que sa chère enfant avait oublié sa question. Déjà, elle se détendait, soulagée, quand tout à coup Sandra dit brusquement :

– J’aimerais que tu me racontes un monde sans parole, mais un monde d’humains malgré tout. Ne me dis pas non plus que ce serait comme les animaux, parce que sur la terre dont je te parle, les animaux ne grogneraient pas non plus. Les oiseaux ne chanteraient pas, les chats ne miauleraient pas. Et moi, je naîtrais dans ce monde-là. Je serais un tout petit bébé qui ne crierait pas du tout. Je sourirais, j’agiterais mes mains et mes pieds quand je serais contente et je froncerais les sourcils quand j’aurais faim. Mais comment est-ce que je ferais pour te faire venir si je n’avais pas de voix?

Madame Dungton était coincée, elle devait répondre, imaginer.

– Tu m’avais parlé d’un monde sans parole, pas d’un monde muet! protesta en vain la mère.

Sandra la regarda sans rien dire, et celle-ci comprit bien qu’elle n’avait pas le choix.

– Bon soit! Un monde muet si tu le souhaites. Mais est-il également sourd?

– Non! La pluie, la grêle, le vent… les gens de ce monde les entendraient.

– Le vent sifflerait toujours à travers la maison, les portes claqueraient à cause des courants d’air.

« C’est d’ailleurs par un jour de grand vent que Natacha est arrivée dans ce monde-là. C’était une petite fille comme toutes les autres, à cette exception près qu’elle aimait voyager. Elle voyageait surtout en imagination, parce qu’elle était encore trop jeune pour partir à l’aventure toute seule. »

– Une petite fille? Comme moi?

– Oui, elle te ressemblait un peu?

– Elle avait mon âge?

– Elle avait 11 ans, comme toi.

C’est ainsi que ce soir-là naquit le personnage de Natacha, qui allait devenir l’héroïne favorite d’une longue série d’aventures. Et si la mère de Sandra avait deviné jusqu’où cette invention la mènerait, peut-être ne l’aurait-elle pas créé.

– Alors, elle est arrivée dans un monde muet? Est-ce qu’elle parlait, elle?

– Oui bien sûr. C’est pour ça qu’elle a été si surprise en arrivant là-bas. La première personne qu’elle y rencontra fut un vieillard, si vieux pensait-elle qu’il aurait pu être le créateur lui-même.

– Le créateur?

– Oui, le créateur. C’est comme cela que Natacha imaginait le créateur, Dieu si tu veux. Très vieux, très digne, avec des mouvements amples et lents. Tu sais, Natacha n’avait pas encore la notion du temps. Elle ne pouvait pas concevoir que le monde existait bien avant la naissance d’un vieillard qui lui paraissait déjà infiniment vieux.

« La fillette, polie, dit bonjour au vieux monsieur. Comme il ne lui répondait pas, elle se dit que le vieux était dur d’oreille. Elle répéta alors son bonjour plus fort. Le vieillard se contenta de sourire et de faire un signe de la main. Puis il passa son chemin. Natacha songea que l’homme était trop vieux pour comprendre et elle repartit, elle aussi. Comme elle n’avait passé aucune frontière, elle n’avait pas réalisé qu’elle était entrée dans un monde nouveau et inconnu. Et elle ne pouvait pas deviner que si proche de chez elle, on fut si différent.

 

Deuxième soir

Elle marcha pendant un long moment sans rencontrer personne. Elle sortit de la forêt où elle se trouvait et aperçut au loin quelque chose qui ressemblait à un village. Plus elle s’en approchait plus elle le trouvait étrange. Il ne ressemblait à aucune des localités qu’elle connaissait. Et pourtant Dieu sait qu’elle en avait visitées. Ce village était beaucoup plus lumineux que les autres, presque éblouissant. Elle réalisa soudain que toutes les maisons étaient transparentes et violemment illuminées, alors que l’on était en plein jour. C’était étrange de voir ainsi à travers les maisons. Étrange de penser que les voisins ne se cachaient pas les uns des autres. Aucune intimité. Toutes ces maisons étaient bâties de murs transparents sauf une. Son toit pointu faisait penser à une église.

Le premier être humain que Natacha rencontra en arrivant au village fut un enfant qui devait avoir trois ou quatre ans. Comme le vieillard, Natacha le salua, et pas plus que le premier celui-ci ne répondit. Il sourit et s’enfuit en courant. Natacha continua donc de déambuler à travers les rues de la ville transparente. Elle ne pouvait s’empêcher en passant de regarder ce qui se passait dans les maisons. Dans la plupart, des mères s’occupaient de leurs enfants. Par moments, des éclairs de lumière vive traversaient les pièces. D’autres bâtisses étaient vides et éteintes. Sans doute, leurs habitants travaillaient-ils ailleurs. Natacha pensait qu’une telle ville était bien pratique pour les voleurs qui voyaient tout ce qu’il y avait à l’intérieur des maisons sans y pénétrer. Et puis, ils savaient aussi avec certitude si ses habitants étaient absents ou non. D’un autre côté, cette transparence-là empêchait les voleurs de commettre leurs délits en cachette. De fait, le vol n’existait pas dans cette ville.

Natacha finit par arriver sur la place du marché. Des femmes et quelques hommes se bousculaient autour des étalages de fruits et de légumes. Tous paraissaient très animés. Les gestes étaient vifs tandis que des lumières jaillissaient de tous les coins et recoins de la place. Mais pas un seul mot ne jaillissait de leurs lèvres, comme s’ils étaient tous muets. Quelques chats et chiens rodaient au milieu d’eux, mais ils ne miaulaient ni n’aboyaient. Natacha avait l’impression d’être une extraterrestre qui atterrit sur une planète inconnue. »

La mère de Sandra prise par son invention en avait presque oublié sa fille qui l’écoutait.

– Ces gens étaient capables de communiquer même sans parler?

– Oui, d’une certaine façon. Les animaux aussi sont capables de communiquer sans parler.

– Mais là, le monde était totalement muet.

– Muet, peut-être, mais pas stupide. Dans notre monde, les sourds-muets, s’ils ne parlent pas ou presque n’en sont pas bêtes pour autant. Cela dit, ces gens-là avaient élaboré un système de communication ingénieux.

Sandra interrompit sa mère avec violence.

– Non c’est trop facile! Tu fais de tes personnages des sourds-muets et tu t’en sors. Non, ces gens ne possédaient aucune forme de langage.

– Dans ce cas, ce ne serait plus des êtres humains, ni même des êtres vivants, s’ils n’étaient pas capables de communiquer. Et mon histoire s’arrêterait là. Et puis, tu sais, la parole est quand même un moyen très pratique de communiquer. Sans elle, c’est beaucoup plus difficile.

– Bon, va pour le système de communication ingénieux.

– De toute façon, quand Natacha est arrivée dans ce monde-là, elle ne savait rien de tout cela. Ce n’est que quand, elle est parvenue sur cette place de marché, qu’elle a compris que les habitants de ce pays ne parlaient pas. En revanche, elle devina très vite qu’ils entendaient fort bien et que leurs ouïes étaient même très fines. Ils étaient capables d’entendre les moindres changements dans la force du vent. Lorsque soudain, il soufflait plus fort, ils savaient que la pluie n’était pas loin.

« Natacha renonça à dire bonjour, quand elle eut compris qu’elle ne pourrait communiquer avec eux au moyen de la parole. Elle se promena simplement à travers le marché et se mit à observer chacun de leur geste. C’est ainsi qu’elle réalisa que pour se saluer, ces gens se touchaient l’épaule en souriant. Elle comprit aussi très rapidement leur gestuel, qui somme toute ressemblait un peu à celle qui accompagne les discours de certaines personnes chez nous. Les gestes animés n’étaient en réalité qu’une façon d’accompagner des discours silencieux ou plutôt lumineux. Car, chacun portait sur soi une série de petites ampoules de toutes les couleurs cousues sur la veste. Les doigts de leurs mains étaient couverts de bagues qui sans doute étaient reliées d’une façon ou d’une autre aux ampoules de leur veste ou de leur pull-over. Quand ces êtres bougeaient leurs doigts, les ampoules s’allumaient et s’éteignaient tour à tour. C’était leur manière de communiquer.

Natacha était bien malheureuse au milieu de cette foule. Elle se sentait terriblement seule et handicapée par rapport à tous ces gens qui semblaient si bien se comprendre. Que faire? Elle était muette, elle était sourde en quelque sorte. Elle avait l’impression de se retrouver soudain en plein coeur d’un film muet. Il faut dire que les corps eux-mêmes étaient muets. Si l’une de ces personnes frappait des mains ou tapait du pied, on n’entendait rien. S’ils faisaient tomber un verre par terre, celui-ci se cassait en silence. Par contre, si le vent renversait ce même verre, il se fracassait à grand bruit. C’est ce que remarqua très vite Natacha, constatation qui avait d’ailleurs augmenté son malaise, car son corps à elle était bruyant. Chacun de ses pas résonnait, même le froissement de ses vêtements faisait du bruit, et l’on se retournait sur son passage, étonnés. Parfois, pour se donner bonne figure, elle se retournait elle aussi, comme si ce n’était pas elle qui perturbait le silence de ces lieux. Natacha avait besoin de réfléchir. Elle finit par s’asseoir sur un banc un peu à l’écart du marché.

Imagine-toi un silence presque absolu, un silence que ni radio ni musique ne peuvent combler. Car ces gens-là n’étaient pas musiciens non plus, puisque les objets à leur contact devenaient muets eux aussi. Ils avaient cependant inventé des instruments qui vibraient au contact du vent. Les jours de tempêtes, ils se réunissaient sur une place du village et écoutaient les instruments jouer une symphonie de leur invention, dont le seul musicien était le vent. Les concerts n’étaient donc pas planifiés comme chez nous, ils dépendaient uniquement du bon vouloir du temps. Par jour de pluie, d’autres instruments de leur invention jouaient d’autres mélodies étranges. Ils se réunissaient alors tous sous un auvent réalisé spécialement dans ce but.

Natacha trouvait ce silence plutôt déroutant. Surtout que ce jour-là il n’y avait ni vent ni pluie. Triste, abattue de ne pouvoir communiquer avec ce peuple, elle songeait qu’il ne lui restait qu’à continuer son voyage, lorsque soudain une main se posa sur son épaule. Une jeune femme souriante se tenait devant elle. Elle lui fit signe de la suivre. Sans dire mot, Natacha accompagna la femme jusqu’à l’église. Cette maison de Dieu, comme toutes les autres bâtisses de la petite ville, était particulière. Elle ne comportait aucun vitrail et pourtant elle était beaucoup plus lumineuse que les églises traditionnelles. La lumière semblait venir de partout. Du sol, des murs, du plafond. L’église n’était qu’une cascade de lumière éblouissante qui enveloppait l’être et le réchauffait d’une chaleur bienvenue dans ce silence. Natacha avait envie de s’asseoir sur l’un de ces sièges en forme d’œuf ou de cocon plutôt, et de se laisser bercer par cette sérénité.

L’inconnue ne lui laissa pas le loisir de se reposer. Déjà, elle l’emmenait plus loin, au fond de l’église. Derrière une tenture, un petit escalier de verre s’enfonçait dans le sol. Là comme en haut, une vive clarté, presque éblouissante. L’escalier semblait sans fin à Natacha. Il s’enfonçait tout droit dans l’obscurité, sans aucune courbe. Lasse, l’adolescente avait bien envie de s’asseoir. La femme continuait à marcher, imperturbable, comme si la fatigue n’avait aucune prise sur elle. Natacha finit pourtant par arriver en bas des escaliers et découvrit qu’il y avait une grotte. Si sombre par rapport au reste de l’église que la fillette crut pendant un moment qu’aucune lumière ne l’éclairait. Lorsque ses yeux se furent habitués à l’obscurité, Natacha se demanda si elle n’était pas en train de rêver. C’était la grotte d’un Ali-Baba un peu particulier. Des livres par centaines, bien alignés le long des murs, et plusieurs instruments de musique, rangés dans de grandes étagères de verre. La fillette eut à peine le temps de survoler la pièce des yeux que la femme lui tendit un livre et lui fit signe de le lire à haute voix.

– a, b, c, d, e, f, g…

Natacha s’interrompit, ne voyant guère l’intérêt de poursuivre. Mais la femme, les sourcils froncés semblait vouloir qu’elle continuât. Elle poursuivit donc son énumération de l’alphabet qui se transforma bientôt en:

– a comme âne, b comme banane…

Chaque mot était illustré par un dessin sur lequel Natacha pointait son doigt. La jeune femme n’avait pas l’air de s’ennuyer, bien au contraire ! Notre héroïne comprit soudain que l’inconnue voulait vivre autrement que dans ce silence et qu’elle cherchait à apprendre la langue des livres. Etait-il donc possible de se révolter contre l’ordre établi, songeait Natacha? Se pouvait-il que ces êtres quittent ce pays pour aller vivre dans un autre où la parole était reine? Au fond, pourquoi ces gens ne parlaient-ils pas? Etait-ce un caprice de la nature qui ne les avait pas dotés de cordes vocales? Etait-ce le fait d’un décret imposé par un Etat totalitaire? Et puis, pourquoi y avait-il tous ces livres au fond de cette grotte, sinon parce qu’un jour cette population savait lire, savait dire, connaissait l’usage des mots…

Tout en réfléchissant, Natacha continuait à lire laborieusement ce manuel d’apprentissage à la lecture. La femme s’était assise à côté de Natacha à même le sol, en tailleur comme la fillette. Soudain, la femme l’arrêta et pointa son doigt sur l’une des images qui accompagnait le texte. Il s’agissait d’une tache censée représenter la couleur jaune. Fébrilement la jeune femme lui montra successivement le bleu et le rouge, puis se présenta elle-même. Ensuite, elle activa son petit clavier lumineux et des éclairs jaune, bleu et rouge en sortirent tour à tour. Natacha la considéra avec étonnement. Elle avait peine à comprendre le langage de l’inconnue, et pourtant elle souhaitait ardemment y parvenir. C’était en fait la première fois qu’on tentait de lui faire passer un message dans ce pays. Percevant son incompréhension, la femme répéta tous ses gestes patiemment puis pointa son doigt vers la petite fille d’un air interrogateur. Brusquement, celle-ci comprit.

– Je m’appelle Natacha. Et toi tu es jaune, bleu et rouge. C’est ça?

L’inconnue sourit. Natacha réalisa alors qu’elle ne pouvait pas la comprendre. Alors elle reprit les gestes de la femme qui sembla l’approuver.

– Je t’appellerai Dorée, parce que tes cheveux sont comme de l’or et puis, ce sera plus facile. D’accord?

L’autre envoya des éclairs de couleur. Natacha haussa les épaules.

– Tant pis. Quand tu sauras lire tu pourras peut-être me comprendre. Et, qui sait, je comprendrai peut-être moi aussi ta langue si tu veux bien me l’apprendre.

Dorée souriait, comme si elle comprenait ce que la fillette disait. Puis la lecture continua au même rythme. Natacha en était à relire pour la troisième fois l’alphabet imagé quand une lueur verte tomba du haut de l’escalier. La jeune femme devint fébrile, poussa la fillette sous une table recouverte d’une grande nappe blanche et rangea le livre à la hâte. Un homme de haute stature apparu sur les escaliers. Natacha, toujours cachée, perçut tout de suite l’agressivité de l’homme. A peine en bas, un échange d’éclairs aussi violents que rapides entre Dorée et l’inconnu. Celui-ci la saisit alors brusquement par le bras et l’entraîna vers les escaliers. Sous un prétexte quelconque, la jeune femme réussit à retourner vers Natacha et à lui glisser un billet sous la table. Dès que le couple eut disparu, Natacha déplia le petit bout de papier que Dorée lui avait remis. Elle le retourna dans tous les sens, il était désespérément blanc. D’ailleurs comment la jeune femme aurait-elle eu l’occasion d’écrire ou de dessiner quoi que ce soit sur ce papier? Et puis de toute façon elle ne savait sans doute pas écrire, comme tous ses concitoyens. Natacha considéra une fois encore le bout de papier… et découvrit un petit trou fait manifestement par un ongle. »

– Par un ongle? intervint soudain Sandra

La maman sursauta.

– Oui, pourquoi, cela ne va pas?

– Si, si… mais je me demande bien ce que cela peut signifier…

« C’était justement là, le mystère que Natacha allait devoir résoudre. Pourquoi, ce trou placé au centre de la feuille. Car il n’était pas là par hasard, ce petit trou. Il avait été fait délibérément. Lorsque Dorée et son compagnon eurent disparu en haut des escaliers, Natacha sortit prudemment de sa cachette. D’ailleurs pourquoi avait-il fallu qu’elle se cache ainsi ? La fillette examina en détail la cave étrange où elle se trouvait. Elle s’approcha de la bibliothèque et considéra les différents titres qui s’y trouvaient. Les livres semblaient être classés non par ordre alphabétique, comme Natacha l’avait cru au départ, mais plutôt par ordre de difficulté. La paroi de gauche ployait sous le poids de livres pour enfants. Dans celle qui se trouvait en face de l’escalier, des livres pour adultes d’un accès relativement aisé. Puis sur la droite se côtoyaient des textes hautement philosophiques et littéraires. C’était comme si cet endroit était conçu de façon à ce qu’on lise les livres en suivant, comme si l’on était obligé de suivre un ordre préétabli. Natacha aurait bien voulu se saisir d’un ouvrage au hasard, mais elle n’osait pas. Elle se tourna alors vers les instruments de musique. Elle n’en avait jamais vu de pareils. De verre comme les meubles dans lesquels ils étaient enfermés. Pourtant lorsque l’on s’en approchait, ils prenaient des reflets de couleur différente selon les instruments. Natacha qui était un peu musicienne, aurait bien voulu effleurer les cordes de la guitare exposée dans la vitrine. Elle s’approcha de l’armoire, l’ouvrit avec précaution, puis voulut se saisir du bel instrument. Quel mal faisait-elle? Ses doigts ne l’avaient même pas touché qu’une note aiguë s’en échappa se répercutant contre les parois de la grotte. Natacha sursauta et retourna se cacher sous la table. En haut, dans l’église, une agitation anormale que Natacha perçut sans l’entendre. Car elle avait fini par développer un sixième sens qui lui faisait pressentir. Bientôt la lumière verte réapparut en haut de l’escalier, puis en descendit lentement. L’homme emmenait avec lui Dorée. Il avait l’air menaçant. Au milieu de l’escalier, il fit demi-tour, comme si Dorée l’avait persuadé de l’inutilité de sa démarche.

Quand le calme fut revenu, Natacha ressortit de sa cachette et se décida à retourner dans l’église. A la montée, les escaliers lui semblèrent encore plus longs qu’à la descente. Quand elle parvint en haut, elle estima qu’elle avait bien droit à un peu de repos. Elle s’installa donc dans l’un des sièges en forme d’œuf qui étaient alignés là. Mais bientôt elle sentit une torpeur agréable l’envahir et son esprit commença à se vider de toute pensée… Peu à peu, elle sombra dans une demi somnolence, pressentant que personne ne viendrait la déranger. Car personne, hormis Dorée et son méchant compagnon, ne fréquentait plus cet endroit : Natacha en avait la conviction. »

– Voilà ! conclut Madame Dungton.

– Comment ça voilà ? Elle n’est pas terminée, ton histoire !

– Voilà, pour ce soir… Il est tard à présent. Je te raconterai la suite demain !

– Mais as-tu au moins une idée de comment continue ton histoire ?

– Non. Absolument pas. Justement, il faut que je réfléchisse ! Bonne nuit ma chérie !

– Bonne nuit maman !

Cette nuit-là, Sandra rêva de cette histoire étrange et le lendemain matin, elle chercha à soudoyer sa mère pour connaître la suite. Mais celle-ci fut inébranlable : Sandra devrait attendre la fin de la journée.

 

Le deuxième soir

Le soir, Sandra se dépêcha de se mettre au lit pour entendre la suite de l’histoire.

– Maman ?

– Oui ?

– Tu me racontes la suite de l’histoire ?

– Quelle histoire ?

– Arrête ! Tu sais très bien de laquelle je parle…

– Oui. Bon, eh bien… j’ai pas eu le temps d’y réfléchir… Demain…

– Maman !

Au ton de sa fille, la mère comprit qu’elle n’avait pas le choix. Il fallait imaginer une suite à l’histoire qu’elle avait commencée. Pas facile, surtout quand on a toute une journée derrière soi et qu’on n’y a pas songé une seule minute !

– Où en étais-je ?

– Natacha s’est endormie dans l’église désertée…

– Ah oui, elle s’est endormie dans ces sièges en forme d’œuf.

« Ce qu’elle ne savait pas, c’est que ces sortes de cocons n’étaient pas de simples sièges dans lesquels se reposer… Ils avaient un pouvoir maléfique ! Certes, lorsque l’on s’y asseyait, on se sentait envahi d’une agréable sensation, on se sentait bien, si bien que l’on n’avait plus envie de se lever… Et c’est ce qui était en train de se passer pour Natacha. Elle n’avait plus aucune volonté et ne s’en rendait pas compte. Elle ne parvenait plus à réfléchir et elle serait restée là un certain temps si une voix ne s’était mise à résonner dans sa tête… »

– Ah non, maman ! Pas de voix !

– Pas de voix ?

– Non, tu te débrouilles sans ça !

– Bon alors, il n’y a aucune voix qui s’est mise à résonner dans sa tête…, poursuivit la maman de Sandra… Pourtant, il faut la tirer de là, parce que sinon…

– Sinon quoi ?

– Ah ça tu le sauras plus tard ! Mais je t’assure que ce qui l’aurait attendu aurait été loin d’être agréable !

– Tu m’as déjà dit qu’elle n’arrivait plus à réfléchir !

« Sans doute, ne se serait-elle pas relevée si tout à coup une poigne puissante ne l’avait soulevée et arrachée du siège ! Pourtant, elle n’avait qu’une envie, c’était d’y retourner. Elle tenta d’échapper à la main qui s’était refermée sur son bras… sans succès et fort heureusement pour elle. Elle finit par se calmer et reprendre ses esprits. Natacha regarda alors son agresseur… c’était Dorée ! Comment une femme si frêle avait-elle pu développer une telle force ? Elle n’eut cependant pas le loisir d’y réfléchir davantage, car Dorée la poussa sans ménagement vers les escaliers, lui faisant signe de descendre. La jeune fille était plutôt surprise de l’attitude de Dorée : elle sentait qu’il y avait quelque chose de changé en elle. Que s’était-il passé ? A peine fut-elle dans l’escalier que Dorée fit volte-face et s’en alla. Natacha tenta de la suivre, mais celle-ci lui fit signe de descendre et de la laisser partir. Comme pour la convaincre, elle lui remit un bout de feuille d’arbre avec un trou au milieu. Notre jeune héroïne n’avait pas le choix. Elle reprit donc sa descente des escaliers interminables… en solitaire cette fois-ci.

Une fois arrivée dans la grotte, elle prit un livre au hasard dans la bibliothèque, s’assit par terre, et se mit à lire. C’était un ouvrage sur les oiseaux. Elle commença par lire un article sur les hirondelles pour passer le temps, surtout qu’elle ne savait vraiment pas quoi faire. Elle découvrit qu’il y avait de nombreuses espèces d’hirondelles et que certaines étaient en nette diminution, qu’elles étaient capables de parcourir jusqu’à 10 000 kilomètres et que les hirondelles se nourrissaient d’insectes qu’elles attrapaient en plein vol ! Elle apprit aussi qu’elles fabriquaient leurs nids avec un mélange de boue, de paille, de plumes, de poils… »

– Bon ok, j’ai compris, interrompit Sandra. Tu vas continuer encore longtemps ton cours sur les hirondelles ? Qu’est-ce que les hirondelles ont à voir avec ton histoire !

– Je te l’ai dit ! Natacha ne savait pas quoi faire, alors…

– D’accord ! Mais pour finir, elle a tout de même eu une idée !

– Oui, grâce aux hirondelles…

Sandra eut une moue dubitative. Cela n’empêcha pas Madame Dungton de continuer sur sa lancée.

« En fait, c’est en lisant la façon dont les hirondelles construisaient leurs nids qu’elle se souvint soudain d’un détail qui l’avait intriguée quand elle était entrée pour la première fois dans la grotte… Sur le sol de terre battue, au milieu de la grotte, il y avait une bosse. Le terrain n’était bien sûr ni plat ni régulier, mais cette bosse était trop grosse pour être considérée comme une simple irrégularité. Natacha regarda attentivement le bout de papier remis par Dorée. Autour du trou, il était chiffonné, comme… pour indiquer que le trou était entouré d’un… »

– … monticule ! s’exclama Sandra.

– Exact !

« Natacha posa donc son livre et se leva pour aller examiner cette bosse de terre. Alors que de loin elle avait vraiment l’impression qu’il s’agissait d’une bosse due à l’irrégularité du terrain, elle réalisa que ce n’était pas le cas. D’abord, elle fut surprise par le matériau dont avait été fabriquée la bosse : ce n’était pas de la terre battue, même si de loin, cela en avait l’aspect, c’était une sorte de plastique dur. Natacha frôla la surface du bout des doigts et se rendit compte que contrairement à ce que ses yeux avaient vu, elle était parfaitement lisse alors même qu’elle avait l’air rugueuse. Elle découvrit enfin qu’il s’agissait en réalité d’une sorte de cuvette dont les bords étaient arrondis et non d’une bosse. »

– Alors, il s’agissait d’un creux…

– Oui, c’était une petite cavité qui, de loin, avait l’air d’une bosse…

– J’ai compris. C’était comme un bol à salade posé sur le sol et dont on aurait vu que les bords… ou un nid d’hirondelle… !

– Oui, c’est ça.

« Quand elle se remit debout et se trouva à la verticale de ce creux, elle aperçut des lumières de plusieurs couleurs qui clignotaient. Tout de suite, Natacha pensa qu’elles signifiaient quelque chose. Mais quoi ? Ce qui l’intriguait aussi, c’est que ces lueurs n’étaient visibles que lorsqu’elle se trouvait exactement au-dessus de la cavité. Il suffisait qu’elle se place un peu de côté pour que les lumières disparaissent et que le creux reprenne l’aspect d’une bosse. »

– Qu’est-ce que tu penserais à la place de Natacha ? demanda soudain la mère de Sandra.

– Eh bien j’imaginerais que ces lumières seraient un code. Après tout, c’est le moyen de communication de cette population, non ?

– Oui, exactement. Ces lumières voulaient effectivement dire quelque chose, mais comme Natacha ne parlait pas encore ce langage, il lui était impossible de comprendre ce que cela signifiait.

« Pendant un moment, la jeune fille réfléchit, observant avec attention ces lumières. Deux lumières rouges rapprochées, une lumière jaune un peu après, puis deux lumières rouges espacées, puis deux lumières jaunes rapprochées. Le cycle recommençait ensuite. Cette succession d’éclairs avait donc bel et bien une signification qui échappait à Natacha. Pour réussir à décoder ce message, il lui aurait fallu d’autres textes avec leur traduction. Mais elle n’en avait pas. Et même si elle en avait eu, aurait-elle été capable de déchiffrer ce langage ? D’ailleurs, c’était mieux qu’elle ne sache pas ce que cela signifiait, parce que… Bref, elle plongea sa main au fond du creux… »

– Parce que, quoi ?

– Parce que, l’aventure n’aurait peut-être pas pu continuer.

– Qu’est-ce que ces lumières voulaient dire ?

– Tu le sauras plus tard, comme Natacha.

« Elle plongea donc la main au fond du creux pour l’explorer. Elle s’imaginait y trouver des boutons, mais il n’en était rien. En fait, le creux n’en finissait pas et bientôt tout son bras y passa sans qu’elle en touche le fond. C’est alors, au moment où Natacha allait retirer son bras, qu’elle sentit soudain quelque chose envelopper sa main et la tirer vers le bas. Natacha hurla, sentant soudain tout son corps projeté contre le sol. La chose qui emprisonnait son bras la tirait violemment, comme si elle voulait faire passer la jeune fille à travers le trou bien trop petit pour elle. Natacha se sentant écartelée hurlait de plus belle. La douleur devint si violente qu’elle perdit connaissance. Juste avant, elle eut le temps d’apercevoir une lueur verte du côté de l’escalier.

Quand elle reprit connaissance, elle se trouvait dans une pièce minuscule dont les parois, le sol et le plafond était fait de terre battue. Il n’y avait aucune ouverture dans cette pièce, sinon un trou étroit dans le plafond par lequel passait un rayon de lumière très faible. Cette cellule n’était pas suffisamment haute pour que Natacha puisse se tenir debout et elle était tout juste assez longue pour s’y allonger. Péniblement, la jeune fille s’assit. Elle avait terriblement mal au bras et à l’épaule. Elle regarda autour d’elle, mais il n’y avait pas grand-chose à voir dans cette semi obscurité. Elle tenta vainement de réprimer l’angoisse qui envahissait toutes les cellules de son corps. Où était-elle ? Comment était-elle arrivée là ? Elle aurait voulu sortir, crier, respirer à l’air libre ! Ici, elle avait la sensation d’étouffer et le pire, c’était de ne pas savoir ce qu’elle faisait là ni comment elle y était arrivée, ni si elle allait en sortir. Elle se souvint de cette douleur atroce, puis d’un flot de lumière devant ses yeux, après, plus rien ! Elle se dit qu’il fallait respirer profondément et calmement pour ne pas devenir folle, pour ne pas céder à la panique. De toute façon, dans la situation où elle se trouvait, il n’y avait vraiment rien à faire, car il n’y avait aucune ouverture. Elle ferma les yeux, s’assit en tailleur et tenta de faire le vide en elle. Mais de vide, point. Son cerveau fonctionnait à plein régime. Elle avait le sentiment d’avoir brusquement vieilli de plusieurs années, d’être devenue adulte en quelques heures.

A force de penser, de retourner dans sa tête tous les événements passés, elle finit par se souvenir que les choses n’ont pas toujours l’air de ce qu’elles sont vraiment. Elle se décida donc à explorer le moindre centimètre carré de sa prison. Très vite, elle découvrit une petite niche qui n’était visible que quand on se plaçait devant elle à une vingtaine de centimètres. A l’intérieur se trouvait un petit livre dont la reliure épaisse était recouverte de lumières qui clignotaient. Natacha hésita à s’en saisir, surtout après sa mésaventure précédente. Puis, elle songea qu’il ne pouvait rien lui arriver de pire et qu’il fallait de toute manière agir. Elle prit donc le livre entre les mains. Elle avait la sensation qu’il vibrait, qu’il vivait… il y avait comme un battement, le battement d’un cœur… Elle le garda contre elle un moment sans rien faire. Elle finit par l’ouvrir lentement, prudemment, mais il ne se passa rien. Et, ô comble de la déception, il n’y avait qu’une seule page et celle-ci était blanche ! Déçue, Natacha allait le refermer quand elle perçut une vague rumeur qui venait du livre… Elle retint sa respiration, colla son oreille contre la page et entendit une voix :

… c’est alors qu’il fut décidé que l’homme et la femme seraient muets. Tout ce qu’ils toucheraient désormais cesserait de produire un son. Ils devraient s’organiser une autre vie, survivre sans avoir d’existence audible. C’était le châtiment suprême pour n’avoir pas respecté la parole, pour avoir employé les mots de manière anarchique, les avoir détournés de leur mission divine ! Un jour, plus personne ne connaîtrait la signification des mots, chacun vivrait dans un monde de solitude, muets à jamais. Néanmoins, tout le savoir audible de l’homme serait conservé dans les souterrains d’une église et nul n’y aurait plus accès que le gardien. L’histoire de ce peuple, celle que vous écoutez en cet instant, serait consignée dans un seul livre, celui que vous tenez entre vos mains. Ce serait la seule voix enregistrée, mémoire d’un monde déchu. Vous qui m’écoutez, si vous êtes à même de comprendre mes paroles, c’est que le temps du châtiment est révolu et c’est à vous qu’il incombe de réapprendre les mots et les paroles à la population muette, de lui réapprendre à savoir écouter le son de ses pas, les cris de ses enfants. Sachez cependant qu’un certain nombre de personnes aura définitivement renoncé à l’univers sonore et qu’elles ne voudront à aucun prix que le châtiment cesse ! A vous de les persuader, de lutter… car la dignité de l’être humain repose aussi sur sa capacité à s’exprimer en mots…

La voix se tut, tandis que Natacha refermait le livre et le remettait à sa place. Elle se sentait à la fois émue et inquiète. Il lui semblait soudain que le monde était lourd à porter. Comment, elle, si jeune, allait-elle pouvoir réapprendre à ces gens à parler ? Comment leur faire réapprendre les mots et leurs significations ? Comment leur faire comprendre des sons qu’ils n’avaient jamais entendus, les bruits que produisent les corps, les ventres qui gargouillent, les sanglots, les battements de leur cœur, les craquements de leurs os, le bruit que chaque objet fait lorsqu’on les pose ou on les déplace… Et puis, elle se souvint soudain qu’elle était enfermée et qu’il ne servait à rien de faire des projets. Pourtant, une petite voix lui répétait que les choses n’ont pas toujours l’air de ce qu’elles sont. Elle se mit donc à ré explorer son environnement. Elle passa sa main à la surface de tous les murs, mais elle n’y découvrit rien de particulier. Elle tenta enfin d’explorer le plafond de la même façon, mais elle avait beaucoup de peine à le faire. Car si elle se mettait à genoux, elle ne l’atteignait pas et elle ne pouvait pas non plus se mettre entièrement debout. La position qu’elle devait adopter pour le toucher était donc très inconfortable et fatigante. Mais comme sa prison était de fort petite taille, il ne lui fallu pas trop de temps pour l’explorer et s’apercevoir que le plafond n’avait rien de particulier, hormis le trou par lequel sans doute elle était arrivée, elle ne savait trop comment !

Elle venait de terminer lorsqu’une pensée la frappa soudain : lorsqu’elle avait exploré une nouvelle fois les parois de sa cellule, la niche avait disparu. Comment était-ce possible ? Elle passa rapidement sa main à l’endroit où se trouvait la cachette du livre : elle avait bel et bien disparu. Sans trop y croire, elle recommença l’exploration des parois dans le sens des aiguilles d’une montre, contrairement aux deux premières fois. Elle procéda systématiquement, de haut en bas, puis de bas en haut, pour ne manquer aucun centimètre carré. Cela faisait bien cinq minutes qu’elle procédait ainsi quand elle entendit un grincement de bon ou mauvais augure, elle ne savait pas trop. Elle fut cependant très vite fixée quand toutes les parois de sa cellule se mirent à s’enfoncer sous terre. Voilà qui était très encourageant ! Le plafond quant à lui était tiré vers le haut. Etait-ce elle qui était à l’origine de ce miracle ? Avait-elle mis en marche involontairement un dispositif invisible provoquant la rétraction des parois ? Elle n’en avait aucune idée.

Quand les murs eurent totalement disparu, Natacha se retrouva dans une vaste salle dont l’une des extrémités était plongée dans la pénombre. Elle comprit qu’elle se trouvait un étage en dessous de ce qu’elle avait appelé la caverne d’Ali Baba. Contrairement à l’étage supérieur, celui-ci semblait entièrement vide. Indécise, la jeune fille se leva, ne sachant pas si elle devait bouger ou non… »

Madame Dungton se tut un moment. Impatiente, Sandra s’exclama :

– Tu ne sais pas comment continuer ?

– Si, enfin, non… en fait je me demandais quelle forme pouvait avoir pris la force qui a saisi le bras de Natacha et l’a entraînée en bas…

– Comment ? Tu ne sais pas ? Tu dois savoir, c’est toi qui as inventé cette chose !

– Oui, c’est vrai… mais j’hésite. Cela pourrait être un bras gigantesque qui n’appartient à personne qui pourrait l’avoir saisie ou alors le bras d’une bête verte et hideuse, ou encore celle d’un homme gentil ou méchant… tout dépend de la suite de mon histoire… Qu’est-ce que tu en penses ?

– Rien, rien du tout. Je veux juste la suite de cette histoire. La suite et la fin ! Alors je t’en prie, épargne-moi tes états d’âme sur tes personnages !

– Dans ce cas, il faudra attendre la suite demain ! De toute façon, c’est tard.

– Ah non ! Tu ne peux pas t’arrêter ici.

– Et où devrais-je m’arrêter d’après toi ?

– Natacha devrait être retournée à l’église et elle aurait dû découvrir ce qu’était cette force. Il lui faut en tout cas quitter cet endroit sordide. Elle ne peut pas y rester !

– Bon d’accord !

« Natacha restait donc debout. Elle était indécise, ne sachant s’il fallait bouger ou non… »

– J’ai compris, j’ai compris…

« Mais comme rien ne se passait elle décida d’avancer prudemment et en tout cas de quitter la zone où elle s’était trouvée emprisonnée de peur que la paroi ressurgisse. Elle avait fait à peine quelques pas qu’elle se sentit brutalement poussée vers l’extrémité obscure de la salle, comme si un vent violent s’était soudainement levé. La force cessa aussi brusquement qu’elle avait commencé, quand Natacha fut arrivée dans la pénombre. A ce moment, une série d’éclairs de couleur fusèrent dans toutes les directions, sans qu’il fût possible de deviner d’où ils provenaient. Pour finir, la jeune fille explosa :

– Arrêtez ! Je n’y comprends rien !

Les éclairs cessèrent immédiatement pour faire place à un silence lourd. La fillette encore éblouie, ne distinguait plus rien du tout. Gênée, elle ne savait plus que faire. C’est alors qu’elle entendit un souffle rauque suivi d’un chuchotement qu’elle comprit avec difficulté.

– Cela… fait… longtemps que… je n’ai… plus entendu une voix humaine… comme c’est étrange…

La voix était saccadée comme lorsque l’on a de la peine à trouver ses mots.

– Si longtemps…

La voix s’étrangla et se transforma en sanglots étouffés.

– Qui êtes-vous ? demanda doucement Natacha.

– Le gardien…

– Le gardien ?

– Oui, le second gardien des paroles et du son…

– Pourquoi êtes-vous dans ce souterrain ?

– Pour que personne ne retrouve les paroles ! Le ciel m’a donné des pouvoirs, celui, notamment de survivre aussi longtemps qu’il le faudrait, sans soleil, dans un air vicié. Il m’a aussi donné toutes sortes de pouvoirs magiques, celui de voir au-delà des murs, d’obtenir de quoi me nourrir sans avoir à chercher des aliments, de faire surgir des objets lorsque j’en avais envie, même de les faire changer de taille et bien d’autres choses. En contrepartie, je devais rester ici jusqu’à ce que quelqu’un venu d’ailleurs me découvre.

– Vous dites que vous aviez plein de pouvoirs, alors pourquoi cette salle est-elle vide ?

– Elle s’est vidée au cours du temps. Au début de la malédiction, je la remplissais de toutes sortes d’objets pour m’occuper, puis je me suis découragé et j’ai cessé d’avoir des désirs. Et puis surtout… depuis quelque temps…

– Je ne crois pas que vous ayez des pouvoirs.

– Tiens, regarde !

A ces mots, une table apparut avec un livre et une lampe posés dessus.

– Tu me crois maintenant ?

– Oui, répondit Natacha en s’en approchant.

Mais au moment où elle allait la toucher, celle-ci disparut.

– Pourquoi l’avez-vous fait disparaître ? Et ce livre qu’était-ce ?

– Cette table faisait partie du passé, elle n’avait rien à faire dans ce présent. D’ailleurs, tous mes pouvoirs vont disparaître maintenant que tu m’as trouvé.

– Comment est-ce que vous m’avez fait venir ici ?

– Je t’ai fait rétrécir de façon à passer par le trou qu’il y avait dans le sol de la grotte.

– Vous m’avez fait très mal ! s’exclama Natacha, fâchée.

– La douleur va disparaître très rapidement.

– Et puis, j’aimerais vous voir, je déteste parler avec quelqu’un qui se cache dans l’obscurité.

L’homme éclata de rire, d’un rire sans joie.

– Tu n’as pas encore compris ! Je ne suis plus rien…

– Plus rien ?

A cet instant, une lumière violente envahit l’immense salle vide. Il n’y avait personne, pas âme qui vive.

– Vous êtes invisible, c’est ça !

– Oh non ! Je ne suis pas invisible, je préférerai l’être. Non, je ne suis plus qu’une voix. Je n’ai plus ni corps ni apparence. Je suis une voix, la voix de tous.

– Je n’y comprends rien.

– A l’époque, j’utilisais la parole, les mots pour mon propre intérêt, mon seul intérêt et qu’importait les conséquences de mes paroles. Dans notre civilisation, la parole, le verbe avaient le pouvoir de créer, contrairement à ce qui se passe sans doute chez toi. Chacun pouvait créer à sa guise rien que par la parole. Seulement, il fallait le faire dans un but honorable et ne pas en abuser. Quand ce pouvoir nous a été donné, c’était clair. Seulement, la plupart d’entre nous, pratiquement tous, nous en avons abusé de plus en plus. Nous ne faisions plus rien d’autre que de faire apparaître ce qui nous chantait et de les faire disparaître aussitôt. Plus personne ne créait avec son cœur et nos créations devenaient insipides, insignifiantes. Nous ne faisions, à proprement parlé, de mal à personne, mais nous étions devenus inutiles et laids. C’est pour cela que la parole nous a été retirée ainsi que toute forme de son. Pour que nous en réapprenions la valeur et que nous réapprenions à inventer. Au début, c’était le chaos. Je l’ai vu grâce à mes pouvoirs. Puis peu à peu, mon peuple a tout imaginé, une nouvelle forme de communication, une nouvelle forme de vie.

– Et vous ?

– J’étais le pire de tous. Je gaspillais mes paroles à tort et à travers. C’est pour cela que j’ai été condamné au pire : la parole dans la solitude. Il fallait que quelqu’un garde le son quelque part.

– Mais pourquoi votre corps a disparu ?

– Il était immensément vieux… Alors mon corps a fini par disparaître, mais ma voix est restée. Je suis devenu une voix qui réfléchit. Va, maintenant ! Va et réapprends leur à parler.

– Attendez ! Encore une chose… Dorée et l’autre, la lumière verte…

– Dorée… elle était une de ceux qui commençaient à se poser des questions. Elle ne cessait de se demander, pourquoi la pluie ou le vent produisaient un son, mais pas l’être humain. Pourquoi le verre qui tombait à cause du vent faisait du bruit, mais pas celui qui tombait à cause de la maladresse de l’homme… Personne ne pouvait lui répondre. Puis elle s’est intéressée à l’église… Mais depuis le début, l’église était interdite, puisque c’est là qu’était gardée la voix. Ceux qui y entraient, ne pouvaient s’empêcher de s’asseoir, tant le lieu était agréable. Seulement, ils ne réussissaient plus à s’en relever et devenaient fou lorsqu’on les en sortait. Seul, lumière verte, comme tu l’appelles, pouvaient y entrer sans s’asseoir. C’était le premier gardien, c’était lui qui récupérait les pauvres qui avaient eu le malheur d’enfreindre l’interdiction.

– Mais Dorée…

– Elle était une femme d’une nouvelle génération très particulière. Elle se mettait à réfléchir à chacune de ses actions, à sa propre vie, à son environnement, ne se contentant plus de survivre. Elle s’est mise à créer véritablement et cela pas dans un but utilitaire. Elle a réinventé l’art véritable ! D’autres ont suivi son exemple. Toutes ces femmes ont alors développé en elles une force de caractère hors du commun. De fil en aiguille, elles ont fini par être convaincue de l’existence d’un secret et que c’était dans l’église qu’elles trouveraient la solution. Elles ont réussi à venir jusque dans la grotte, elles ont vu le creux avec les lumières… Mais elles n’ont pas osé aller plus loin.

– Qu’est-ce que ces lumières voulaient dire ?

– Que l’enfer attendait toute personne qui y plongeait la main. Quand elles t’ont vue arriver avec tes paroles et tes sons, elles ont compris ce qui leur manquait. Elles ont compris que tous les livres et objets dans la grotte avaient une signification spéciale en rapport avec ce que ton corps produisait. Et comme toi, tu ne parlais pas leur langue, il y avait des chances que tu ne comprennes pas l’avertissement… elles ne risquaient pas grand-chose !

– Cela veut dire qu’elles étaient prêtes à m’envoyer en enfer !

– Je crois qu’elles pensaient sincèrement que tu ne serais pas frappée de la même manière qu’elles, parce que tu parlais. Sinon, elles ne t’auraient pas envoyée ici. Elles avaient raison. Sans doute, auraient-elles été anéanties, parce qu’elles ne portaient pas la parole avec elles. Va, va, va….

La voix s’éteignit peu à peu tandis qu’un escalier apparaissait non loin de Natacha. Elle remonta dans l’église se demandant bien comment elle allait être reçue là-haut et surtout comment elle allait pouvoir remplir sa mission… Parce qu’il fallait non seulement réapprendre les mots aux gens mais aussi leur expliquer les sons produits par leur corps. Et plus elle se rapprochait du sommet de l’escalier, plus elle ralentissait. Seulement, elle finit par arriver en haut et par tomber nez à nez avec deux Dorée parfaitement similaires d’apparence. L’une des deux la regardait remplie d’espoir. Natacha la prit alors par la main et l’emmena dans la grotte aux mots. Après tout, il fallait bien commencer par quelque chose. »

– C’est terminé ? demanda Sandra.

– Oui…

– Mais comment est-ce que Natacha a réussi à tout enseigner à cette population ?

– En fait, elle n’était plus seule. Car Dorée était très douée et elle a tout appris très vite. Elle a donc pu aider Natacha dans sa tâche de formation. Rapidement d’autres personnes ont été formées qui, à leur tour, ont enseigné à d’autres. Parce que ce qu’il faut savoir, c’est que le son n’est pas revenu à tous en même temps. Il fallait qu’ils le réapprennent tous individuellement.

– Il n’y avait personne pour réagir contre cela ?

– Si, mais plus le nombre de personnes instruites augmentait, moins il y avait de révolte. Au début, bien sûr, tout s’est fait dans la clandestinité, puis, lorsqu’ils furent assez nombreux ils se montrèrent au grand jour, remontant tous les livres de la caverne. Le premier gardien s’était évanoui comme le second. Donc l’accès à la grotte était libre et les sièges avaient cessé d’être ensorcelés. En fait, au début, tous ceux qui étaient un peu curieux ou ouverts finissaient par entrer dans l’église et par apprendre à parler. Pourtant, certains dans cette civilisation continuèrent à préférer le silence, mais ils finirent par accepter qu’il y ait une autre forme de communication. Ce monde-là avait désormais deux façons de s’exprimer et était ainsi devenu plus riche.

Madame Dungton se tut tandis que Sandra souriait. Finalement, l’histoire avait été plus longue que prévu et il était bientôt minuit. Pourtant aussi bien Sandra que sa mère se sentaient bien… comme si toutes deux avaient réellement vécu cette aventure étrange et qu’elles en étaient ressorties victorieuses.

– Bonne nuit, ma chérie.

– Bonne nuit, maman.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

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