Contes de Noël : : Igor

Igor avait quitté sa maison, chassé par les siens qui voulaient préparer Noël tranquillement.

– Va donc faire un tour, lui avait dit sa fille. Mais tâche de ne pas te perdre.

Elle lui avait même donné un peu d’argent, de quoi s’acheter des cigarettes avait-elle dit. Et juste avant de partir, il avait entendu son petit fils demander à sa mère plein d’espoir:

– Dis, maman, le père Noël, il va venir?

Fatiguée, elle avait répondu sans réfléchir:

– Voyons, le père Noël n’existe pas. Il est temps que tu le saches.

Puis elle s’était affairée à la cuisine sans plus se soucier du pauvre garçon, monté pleurer dans sa chambre. Igor avait alors refermé la porte d’entrée derrière lui avec tristesse et il était parti se promener comme l’avait exigé sa fille. Le pauvre vieux avait marché, marché, puis avait oublié pourquoi il était sorti. Igor avait la mémoire un peu chancelante, comme ses jambes d’ailleurs. Et puis il ne savait plus très bien où il était. Il ne reconnaissait plus rien. Il avait encore marché longtemps et s’était retrouvé soudain chargé d’un énorme paquet, bien trop lourd pour lui, mais il était content et souriait sans savoir pourquoi.

Le pauvre vieux cheminait de plus en plus péniblement, courbé par le poids de son fardeau. Igor ne remarquait pas le regard apitoyé des passants, trop préoccupé par la charge qui pesait sur ses épaules. Il avait l’air si vieux, si vieux, Igor, qu’on se demandait bien comment ses jambes maigres pouvaient porter son ventre lourd et rond d’avoir trop bien mangé. Igor était si fatigué. Il concentrait ses pensées sur chacun des pas qu’il avait à accomplir. Mais le poids devenait de plus en plus lourd et ses jambes de plus en plus faibles. Il s’assit, épuisé, en se demandant bien comment il arriverait à rentrer chez lui.

Au-dessus de lui, les lumières se mirent à danser, les gens s’agitaient. Comment pouvait-on vivre ainsi, sans cesse en mouvement, jamais au repos. Et pourquoi toutes ces lumières? Le pauvre Igor ne comprenait pas toujours très bien ce qui se passait autour de lui. Il ne se souvenait d’ailleurs pas non plus de ce qu’il avait mis dans le paquet qu’il transportait avec tant de difficulté. Sa tête tournait un peu. Ses mains rêches et usées étaient glacées. Mais malgré l’agitation, malgré le froid, le vieux laissa tomber sa tête sur son torse et s’assoupit un moment pour reprendre des forces. Tout son corps s’engourdissait peu à peu, tandis qu’à ses lèvres perlait une goutte de salive gelée. La neige s’était mise à tomber sur le corps inerte, redonnant au vieux la noblesse qu’il avait perdue avec l’âge. Et plus la neige glissait sur lui, plus majestueux il devenait.

A présent, les passants contemplaient Igor sans pitié, avec étonnement. Puis ils s’arrêtèrent, tant la statue de neige était rayonnante. Et lorsque le soleil se remit à briller peu de temps après, il semblait ne vouloir briller que pour l’homme de neige.

Des enfants s’approchèrent du vieillard, le frôlèrent du bout de leurs petits doigts et ils reconnurent en lui le Père Noël. C’est alors que la statue de glace se leva majestueuse, grandiose. Nul n’aurait reconnu le pauvre Igor dans cet être immense au dos bien droit. Il s’avança vers les petits enfants et sans un mot les prit dans ses bras de neige en signe de remerciement.

A présent, Igor savait. Il se souvenait pourquoi son chargement était si lourd, il savait où il devait livrer les présents qui garnissaient sa hotte. Un coup d’oeil au clocher non loin de lui… Il avait encore le temps. Minuit n’avait pas sonné. Il parcourut la ville à grandes enjambées distribuant les cadeaux aux enfants, à ces enfants qui avaient su le reconnaître et le sauver. Et s’ils n’avaient pas deviné, s’ils avaient cessé de croire en lui, que serait-il advenu?

Devant la fenêtre de son petit fils, Igor s’est arrêté longuement. Un sourire rayonnant l’accueillit.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

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