Les fantaisistes : La bosse du dromadaire

Le dromadaire lui a fait un clin d’oeil… Cette fois-ci l’enfant en est sûr. C’est au moins le troisième qu’il lui fait. Au premier, il s’était dit que c’était le hasard, qu’il avait regardé trop longtemps l’animal dans les yeux… mais au second, il s’était mis à douter que le hasard y fût pour quelque chose.

Olivier avait regardé encore fixement la bête à une bosse et comme rien ne se passait plus, il avait repensé à ce que lui disait toujours sa maman: « Ce qui différencie l’homme de la bête, c’est que l’homme réfléchit, pas l’animal ». Et pour faire un clin d’oeil, il fallait bien que l’animal soit capable de réfléchir…

Le dromadaire ne lui avait donc certainement pas fait de clin d’oeil. Olivier avait encore jeté un dernier regard au dromadaire… il s’était apprêté à partir lorsque ce dernier avait une fois de plus cligné d’un seul oeil… cela ne faisait aucun doute.

– Maman, maman… il m’a fait un clin d’oeil, le dromadaire, s’exclame le petit en tirant la manche de sa mère, qui n’a que faire des questions de son bambin, trop occupée qu’elle est à bavarder avec l’amie qui l’accompagne.

– Ne m’interromps pas comme ça, tu vois bien que je suis en pleine discussion.

Mais l’enfant insiste:

– Il m’a fait un clin d’oeil, je t’assure, maman…

– Qui ça? demande la maman franchement agacée.

– Le dromadaire!

– Ce n’est pas possible, voyons… et la mère retourne à sa conversation.

Olivier n’est pas content. Il voudrait insister encore, mais il sait bien que sa maman se fâchera s’il l’interrompt encore une fois. Il retourne donc vers le dromadaire en soupirant, tandis que les deux femmes s’assoient sur un banc non loin de là. Olivier décide de tester le dromadaire. Il lui fait un clin d’oeil… le dromadaire lui rend la pareille. Il lui en fait deux d’affilé… le dromadaire fait de même.

– Tu sembles bien différent des autres dromadaires, dit Olivier au dromadaire sans y penser.

Le dromadaire secoue alors la tête avec énergie, comme s’il n’était pas d’accord. L’enfant insiste:

– Mais si, tu es différent, aucun dromadaire ne m’a jamais fait de clin d’oeil auparavant, et puis tu as l’air de me comprendre. Tu sais même compter jusqu’à deux ! Tu es un animal intelligent… et c’est ma mère qui a tort pour une fois.

Le dromadaire regarde alors Olivier avec une telle intensité que celui-ci décide de le rejoindre. Un coup d’oeil à gauche, un coup d’oeil à droite, un autre derrière… Olivier fait alors un bond prodigieux par-dessus la barrière et se retrouve nez à nez avec le dromadaire qui le contemple drôlement. Mais ce qui l’étonne vraiment, c’est le saut qu’il a réussi à faire par-dessus la barrière. Comment a-t-il pu sauter aussi haut? Il regarde ses jambes comme s’il les voyait pour la première fois. A l’école, il n’a jamais été particulièrement doué en gymnastique. Et voilà que soudain, il est capable de sauter par-dessus une barrière comme un athlète chevronné! Bizarre, bizarre…

Lorsque Olivier se décide enfin à relever la tête, le chameau a toujours la même expression étrange dans le regard, tandis qu’un pli de sa lèvre inférieure qui pend montre une certaine tristesse. Un espoir aussi… L’enfant a un mouvement de recul, effrayé soudain de sa propre audace. Et puis de sentir ainsi l’haleine chaude de l’animal contre son visage l’incommode. C’est alors qu’il entend une sorte de ricanement bizarre, comme un rire, un rire saccadé, un peu nerveux. Olivier n’a plus qu’une envie, c’est de quitter l’enclos au plus vite… Mais voilà, la force prodigieuse qui lui avait permis de franchir la barrière une première fois est retombée. Il veut crier, appeler sa mère qui ne s’occupe pas de lui, mais il n’en a pas le temps. La bête s’est rapprochée encore plus de lui. Olivier doit faire face.

– Que me veux-tu? Je ne t’ai rien fait, dit le petit garçon d’une voix agressive. Et d’ailleurs, tu ne me fais pas peur.

Le rire rauque du dromadaire éclate, encore plus effrayant qu’avant. Pourtant, son regard s’est adouci.

– Si tu sais rire, tu sais peut-être aussi parler, lance encore le petit avec nervosité.

– Non, je ne le peux malheureusement pas, semblent dire les yeux du dromadaire. Mais si tu me regardes bien, tu comprendras ce que je veux dire.

C’est ainsi qu’un dialogue s’engage entre l’enfant et l’animal exceptionnel…

– Non, non pas exceptionnel. Il y en a des millions comme moi.

– En tout cas, je n’en vois aucun autre ici.

– Pas ici, ailleurs.

– Alors où, dis-moi.

Les yeux du dromadaire se baissent, se taisent, tandis qu’une ombre survole la bête.

– Pourquoi tu ne dis plus rien? Qu’ai-je dit qui te rende si triste?

Le dromadaire fixe le bout de ses pattes obstinément, puis il se détourne et s’éloigne en boitillant. Olivier, pris soudain de pitié, se précipite vers lui et lui chuchote:

– Il fallait me dire que tu avais mal à une patte. Je vais voir si je peux t’aider.

Déjà Olivier se précipite à la recherche de quelqu’un qui pourrait soigner le dromadaire. Mais le regard de l’animal l’arrête en plein élan.

– Je n’ai pas mal, je ne suis pas blessé. D’ailleurs, d’où je viens, tous les chameaux boitent.

Olivier regarde avec étonnement l’animal qui avance avec tant de difficulté. Après un moment de réflexion, le petit garçon s’exclame:

– Mais d’où viens-tu donc?

Le dromadaire regarde l’enfant dans les yeux, s’apprête à répondre quand soudain son attention est détournée par une scène qui semble se dérouler au-dessus de sa tête. A son tour, Olivier regarde en l’air… et il ne voit rien, rien que le ciel et les nuages. Rien d’intéressant. Mais le dromadaire paraît véritablement fasciné par ce qui se passe au-dessus de lui. Son regard parfois se voile, se fait tour à tour heureux puis inquiet. C’est comme s’il suivait le déroulement d’une bataille dont l’issue était incertaine. Quant à Olivier, il n’ose plus poser de questions, il sent que ce qui se passe là-haut est important. De temps à autre, il lève la tête et tente de percer les cieux mystérieux qui gardent leur secret. Enfin, enfin, un soupir de soulagement s’échappe de la gorge du dromadaire… La victoire est de son côté. L’enfant veut l’interroger encore, mais le dromadaire le fait taire.

Olivier regarde une fois encore le ciel qui se teinte progressivement de rose, puis de beige. C’est alors qu’ils apparaissent tous, peu à peu, sous les yeux sidérés de l’enfant qui en a perdu la parole. Une cinquantaine de dromadaires et chameaux évoluent au-dessus de la tête du petit garçon. Ils sont tous dotés d’immenses ailes phosphorescentes bleues teintées de rose. Des ailes d’azur couché de soleil. Au centre de leur ronde, un homme au regard noir est assis en tailleur sur un tapis, mécontent.

– Ce sont mes frères, explique le dromadaire, serein.

– Mais ils volent, s’exclame en retour Olivier, émerveillé.

– Comme tous les chameaux, rétorque le dromadaire désabusé.

Olivier le regarde stupéfait:

– Comme tous les chameaux?

Les chameaux amorcent alors une descente et forcent le tapis volant à atterrir, tandis qu’ils se posent avec légèreté autour d’Olivier et de son dromadaire. Ils replient leurs ailes et les bosses de leur dos les absorbent. Ni vu ni connu. Voilà des chameaux comme n’importe lesquels, avec une ou deux bosses, parfois même trois, des chameaux qui boitent un peu, c’est tout. Olivier les regarde attentivement pour découvrir ce qui pourrait les différencier des autres chameaux. Des bosses plus grandes, plus remplies ou alors une petite fente par laquelle on pourrait apercevoir un petit bout d’aile. Rien à faire, Olivier ne leur trouve aucune particularité à ces chameaux-là. Et son dromadaire a-t-il aussi des ailes?

– Es-tu sûr que tous les chameaux ont des ailes?

– Oui, certains ne les ont simplement jamais utilisées.

– Pourquoi?

– Souvent, ils ignorent qu’ils en ont. Et lorsqu’ils savent qu’ils possèdent des ailes, ils sont incapables de les utiliser. Cela demande beaucoup d’entraînement.

Olivier réfléchit un moment, puis pris d’une impulsion subite, il demande:

– Et moi, est-ce que j’ai des ailes?

– Peut-être…

Intrigué, Olivier secoue ses bras et ses jambes, les contemple… mais il ne parvient pas à s’imaginer voler avec. Soudain, il se sent un peu mal à l’aise, se sent observé et s’aperçoit que tous les chameaux ailés le regardent attentivement. Olivier tente de se faire tout petit, car au fond il a toujours un peu peur. Peine perdue, ils n’ont d’yeux que pour lui. Olivier s’adresse alors à son dromadaire:

– Pourquoi me regardent-ils tous comme ça?

– Ils se demandent si tu seras capable d’affronter Shimbala, le monsieur du tapis volant.

Olivier considère un instant l’homme au regard sombre qui n’a pas changé de posture depuis son atterrissage.

– Pourquoi devrais-je me battre contre lui et comment?

– Il se croit le maître de l’univers, alors qu’il ne l’est pas. Et il persécute le monde sous prétexte qu’il est le seul à savoir ce qui est bien. Le monde se meurt et lui il s’enrichit. Il ferme les yeux sur toute la misère, car il pense qu’après sa mort tout aura disparu.

– Et moi?

– Tu sauras peut-être lui rendre raison.

Olivier montre ses petites mains, impuissant. Il cherche à apercevoir sa maman qui discute toujours, assise sur son banc et qui ne sait pas le drame qui se joue non loin d’elle. Il voudrait un signe d’encouragement, il aimerait un peu de sa force. Olivier n’aperçoit qu’une mer de pattes beiges à travers lesquelles son regard ne parvient pas à se frayer un passage. Il est seul, seul à devoir affronter une situation qui le dépasse. Déjà, les chameaux se sont écartés pour lui faire place. Plus aucun rempart ne le sépare de Shimbala. Olivier s’avance lentement, l’oeil inquiet. Il ne sait pas que faire. Doit-il combattre cet être obscure à mains nues, doit-il simplement lui parler, doit-il se trouver une arme, prendre l’homme par surprise?

L’enfant ferme les yeux et tente d’oublier où il se trouve. Peut-être que lorsqu’il les rouvrira, tout aura disparu. Il marche lentement, les bras en avant, les yeux toujours fermés. Une sensation de bien-être l’envahit et peu à peu, il oublie tout ce qui l’entoure. Il ne pense plus aux chameaux, il ne pense plus à l’être obscur, il ne pense plus qu’à s’amuser en avançant ainsi à l’aveuglette. Ce jeu lui plaît. Il s’approche imperceptiblement de Shimbala. Ses mains vont bientôt le toucher, mais il ne le sait pas. Shimbala n’a toujours pas bougé, mais ses yeux se sont soudain animés. Il regarde les doigts qui se tendent vers lui avec un certain malaise. Olivier inconscient de ce qui se passe autour de lui continue à marcher inexorablement, avec insouciance. Et lorsque ses doigts frôlent la barbe de Shimbala, l’enfant est tellement pris dans ses rêves qu’il croit toucher son papa avec qui il joue si souvent à colin maillard. Sans ouvrir les yeux, de sa main légère presque magique, l’enfant explore le visage de l’étranger dont le regard s’affole. Puis soudain l’enfant s’exclame tout content :

– J’ai trouvé. C’est papa, avec cette longue barbe!

Olivier ouvre les yeux et s’aperçoit de son erreur. Il n’a plus peur. Il se sent près à le combattre. Ses petits bras sont bien assez musclés pour vaincre le méchant homme. Mais Shimbala n’est plus le même. Son regard s’est éclairci, la peau de son visage s’est affinée, tandis que des larmes s’accrochent à la barbe noir. Olivier n’aperçoit rien de tout cela, il rassemble toutes ses forces, s’apprête à bondir pour frapper l’homme de ses petits poings… Mais il n’a pas le temps de frapper, car l’homme s’enfuit, vaincu. Le tapis volant se met à vibrer et disparaît dans le ciel. Les poings du petit garçon ne rencontrent dès lors que le vide.

Un peu déçu, le petit garçon retourne vers le dromadaire, et lui dit d’une petite voix chagrine:

– Il ne m’a pas laissé le battre, il est parti.

Le chameau considère Olivier de son regard humide. Toute trace de tristesse a disparu. L’animal a l’air heureux.

– Merci petit Olivier.

– Pourquoi ? Je n’ai rien fait ! Et d’ailleurs, comment sais-tu mon nom? Je ne te l’ai pas dit.

Sans répondre, le dromadaire déploie ses ailes et ajoute:

– Tu sais, les dromadaires ne sont pas les seuls à pouvoir voler. Même toi tu as des ailes, toi dont la candeur nous a sauvés de la méchanceté. Un jour, tu te souviendras de moi et tu comprendras ce que tu as vécu aujourd’hui.

D’un seul coup d’aile, tous les chameaux s’envolent et couvrent le ciel d’une teinte rose. L’enfant se sent triste. Il aurait bien voulu faire un tour sur le dos d’un de ces chameaux. Au même instant, un éclair beige et rose l’enveloppe et le voilà sur le dos de son dromadaire, survolant le zoo et la ville dont les lumières commencent à s’allumer. Aussi rapide que l’éclair, ils traversent les nuages et bien au-delà puis redescendent doucement à terre.

– Merci.

– Je te devais bien ça.

Un tourbillon rose et le ciel qui s’illumine de ce coucher de soleil exceptionnel. La maman du petit s’exclame à l’adresse de son amie:

– Regarde le beau coucher de soleil!

Puis elle cherche son enfant du regard. Ne le trouvant pas, elle l’appelle.

– Je suis là, répond Olivier, debout de l’autre côté de la barrière.

La mère effarée regarde son enfant entouré de chameaux qu’il flatte de la main.

– Que fais-tu là? Et d’abord, comment as-tu fait pour aller là-bas? Reviens tout de suite!

D’un bond léger l’enfant saute par-dessus la barrière et le fossé qui les séparent de sa mère. Stupéfaite, celle-ci lui demande:

– Comment as-tu fait pour sauter si loin?

– Je crois que j’ai des ailes. Mais je ne sais pas encore très bien les utiliser. Il faut que je m’exerce.

La maman renonce à comprendre et entraîne l’étrange enfant qu’elle a mis au monde. Peut-être qu’un jour, elle aussi se découvrira des ailes.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

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