Les initiatiques : La cloche de l’église

Lorsque tu te promèneras, regarde le clocher de ton église. Regarde-le bien. Écoute sa cloche chanter. L’entends-tu qui te raconte des histoires? L’entends-tu bien? Laisse-toi bercer par elle et ne la condamne pas si par mégarde elle te réveille un jour, trop tôt à ton goût et songe à l’histoire de la cloche qui ne voulait plus chanter..

 Il était une fois une petite église perchée au sommet d’une montagne. Il était une fois un petit village de paysans rudes mais croyants. Ils croyaient en la beauté, ils croyaient en l’amour et la bonté. Et là-haut, tout là-haut, lorsqu’ils allaient écouter Albin, le petit curé de leur village, ils se mettaient à croire au paradis. C’était un paradis d’air pur que leur racontait Albin, un paradis où intelligence n’équivaut pas à mesquinerie, un paradis où l’on peut être bon sans que personne ne se moque, sans que personne ne se méfie. Il était rempli de fougue et de lumière, et les villageois ne se lassaient pas d’aller écouter cet extraordinaire conteur. Aucun de ses sermons ne se ressemblait. On voyait bien que le curé ne les préparait jamais. Il levait simplement les bras au ciel, lorsque la cloche cessait de carillonner. On avait alors l’impression que s’écoulait sur lui un fluide d’étrange densité, un fluide magique qui soudain jaillissait de ses lèvres sous forme de conte.

Chaque jour, les villageois allaient à l’église, le coeur en fête. Le petit curé était d’humeur toujours joyeuse et tous l’aimaient. Certains parfois se demandaient si son dieu était vraiment tel qu’il le décrivait. Mais ils l’aimaient tellement, ce curé-là, que leurs doutes s’évanouissaient à chacun de ses nombreux sermons. Il racontait si bien la vie, l’amour et le bonheur que tous avaient envie de croire à ce dieu bon, généreux, à ce dieu gai et plein de fantaisie.

Un jour pourtant, les gens de la ville voulurent se mêler de la vie de ce petit village perdu. On écouta les sermons du petit curé. On fut franchement choqué. Ce curé était-il vraiment curé? Il était un peu trop païen pour un ecclésiastique. Comment pouvait-il parler aussi facilement de la nature et de sa magie, de ce dieu gai et tolérant? Les gens de la ville s’en allèrent, scandalisés, laissant là les paysans avec leur petit curé. Les villageois reprirent leur vie quotidienne. Ils étaient seulement un peu perplexes. Quelques-uns renoncèrent à aller à l’église de peur des représailles du dieu de la ville.

Bientôt d’ailleurs, une commission venue de la plaine décida de renvoyer ce curé marginal. La ville s’attendait à ce que celui-ci proteste, elle pensait qu’il allait essayer de mobiliser la population pour faire opposition à cette décision… Il n’en fut rien. Discret, Albin emballa avec soin ses affaires et laissa l’église à son successeur sans faire d’histoire. Pour leur part, les villageois, scandalisés par ce renvoi peu élégant étaient prêts à faire la guerre aux gens de la ville, prêts à faire souffrir le nouveau curé qui était un citadin… Mais le petit curé s’y opposa fermement. Il se retira dans une petite maison un peu à l’écart du village. Il ne chercha pas d’autres églises où exercer son art. Il aimait trop sa montagne et ses habitants pour s’exiler.

Bientôt, on vit Albin cultiver la terre. Quelques chèvres,  quelques poules… Il était heureux ainsi et ne regrettait rien. Il vivait sa religion avec le sourire. Il communiait avec la terre et les bêtes, et l’amour qu’il leur prodiguait les faisait prospérer. On chuchotait parfois que les animaux du petit curé étaient magiques.

– Voyez, disait l’un, comme leur pelage est brillant. Il est si brillant qu’il éclaire même la nuit.

Et un autre de renchérir:

– Et leur regard? Avez-vous vu leur regard? Presque humain. Cet homme réussit des miracles.

Mais, le petit curé ne se souciait guère de ces commentaires et il continuait à vivre tranquillement. Parfois, il essayait d’expliquer que ces bêtes n’étaient pas plus magiques que celles des paysans… qu’elles étaient juste un peu mieux soignées, qu’il les respectait peut-être plus que les paysans ne respectaient les leurs…

Plus encore que ses sermons de jadis, sa façon de vivre donnait envie à chacun de connaître  son dieu, de le vivre comme il le vivait. Les villageois comprenaient que tous les contes qu’il avait clamés du haut de sa chaire n’étaient pas une chimère, mais bel et bien réalité. Ils comprenaient soudain avec une netteté étonnante que la réalité, le pouvoir de vie n’était pas toujours là où l’on pensait et que l’apparence n’était rien en comparaison avec l’invisible.

Quant à l’église, jour après jour elle se vidait. Les villageois préféraient rendre visite au curé déchu. Un mot de lui, et ils repartaient, heureux. Souvent, ils se contentaient de le regarder de loin, s’occuper de son jardin ou de ses bêtes.

Le nouveau curé manquait de fantaisie et son sourire, de chaleur. Il était à l’image de son dieu rigide et vengeur. Bientôt il se retrouva seul dans son église à prêcher des sermons apocalyptiques. Les villageois seraient jetés en enfer, cet enfer sans dieu vengeur, puisque dieu ne se trouve qu’au paradis. Somme toute ils n’y perdaient pas au change. Le dieu de ce curé était décidément trop belliqueux pour que l’on ait envie de le fréquenter de trop près, même au paradis. Chaque jour l’un ou l’autre habitant curieux, allait recueillir quelques bribes de tant de paroles criant vengeance, la tête dans l’entrebâillement de la porte. Il s’en allait vite  et courait chez l’ami des bêtes et des hommes, soulagé d’y trouver réconfort et sourires.

Bientôt, les cloches de l’église furent lasses, elles aussi de carillonner pour rien. Et un beau jour elles se turent, faute de soins. La façade de l’église se fissura, éprouvée par tant de hargne. Quant à Dieu, il avait déserté depuis fort longtemps cette église où l’on ne savait plus parler d’amour. Il avait rejoint le gentil petit curé dans sa bâtisse ainsi que l’avaient fait tous les villageois.

Les saisons passèrent, les cloches ne rythmaient plus la vie du village. Un nouvel hiver arriva, Noël approchait. Une ombre de tristesse passait parfois dans les yeux des habitants. Ce serait le premier Noël sans messe. Le premier Noël où les cloches ne célébreraient pas la naissance de Jésus. Et c’était dur pour ces gens-là car la fête de Noël était sacrée pour eux. Ils se préparaient, malgré tout, à la fête, le coeur un peu lourd.

La veille de Noël arriva. Tous les villageois s’étaient rassemblés devant la maison d’Albin. Quant au curé de la ville, il était resté seul dans son église, à gesticuler et à vociférer.

Il en était à insulter le village et ses habitants, lorsqu’un bruit étrange venant du clocher attira son attention. Il se tut alors et se précipita vers la tour de l’église. Il grimpait lentement, prêt à toutes les rencontres, prêt surtout à frapper l’intrus qui osait ainsi l’interrompre, lui, l’élu de Dieu, en plein discours. Le bruit se faisait de plus en plus intense, l’ecclésiastique pressa le pas. Lorsqu’il arriva enfin dans le clocher, il était déjà trop tard, les cloches avaient disparu avec leur voleur. Par où? Le curé se le demandait bien. Il passa la tête par-dessus la rambarde et ce qu’il vit le stupéfia. Il se frotta les yeux à deux reprises avant d’admettre enfin que ce qu’il voyait était vrai. Les deux cloches s’étaient envolées et voguaient dans les airs, comme si elles étaient attirées par quelque obscure destination.

L’ecclésiastique quitta son observatoire, dévala quatre à quatre le petit escalier en colimaçon et se mit à suivre les cloches. C’était bien étrange de voir ce drôle de bonhomme vêtu de sa soutane, le nez en l’air, courir après des cloches ailées. C’était curieux, mais personne n’était là pour le voir. Le pauvre homme trébuchait, glissait sur le sentier verglacé, tombait, se relevait péniblement, sans jamais quitter les cloches des  yeux. Il ne pensait plus à tous ces villageois incroyants, il ne songeait plus au châtiment de Dieu qui allait immanquablement s’abattre sur le village… Il ne pensait qu’à ces cloches, les ingrates, qui s’enfuyaient à tire d’ailes. Où pouvaient-elles donc aller ainsi? Et ce n’est que quand elles se mirent à carillonner joyeusement au-dessus de la chaumière de son prédécesseur que l’ecclésiastique comprit. Il comprit avec effroi qu’il s’était trompé, que Dieu était du côté de ces pauvres montagnards, dans cette maison proprette et lumineuse. Le curé tomba alors à genoux dans la neige et se mit à pleurer.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

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