Les initiatiques : La mort du soleil

Miranda aimait à se regarder dans le miroir. Ses cheveux roux descendaient en vagues sur ses épaules, ses yeux verts étaient sans aucun doute fascinants.

– Je  pourrais être une princesse, dit-elle d’un ton précieux à son reflet qui lui répondit par un sourire, car il ne savait pas parler.

– Une belle princesse que tout le monde admirerait…

Le soleil caressa le miroir de l’un de ses rayons. La beauté de Miranda se fit flamboyante. La fillette était émerveillée. Son visage avait disparu dans l’éblouissante clarté. L’enfant avait oublié son rêve de princesse, et ne songeait plus à la pureté de sa figure enfantine. Le soleil la fascinait, et son regard plongeait au coeur de la boule de feu qui semblait soudain vouloir rouler jusqu’à terre. L’âme de l’enfant devenait soleil, elle se sentait apaisée. C’était comme si plus jamais on ne pourrait lui faire de mal, c’était un baume à une blessure qu’elle portait depuis longtemps au fond d’elle. Solitude, solitude… la fillette ne comprenait pas encore que chacun est seul en son coeur, seul avec ses soucis. Mais à cet instant précis, elle ne se sentait plus seule. Tout l’amour du monde était concentré dans ce seul rayon de soleil, un rayon de compréhension infinie. Et sur le visage de l’enfant, un sourire s’épanouit. Le premier véritable.

Le miroir s’obscurcit brusquement. Le sourire de Miranda s’évanouit. Quelques larmes roulèrent en bas du miroir. Mais en réalité, l’enfant n’était pas triste. Elle était juste un peu étonnée qu’il fasse soudain si sombre.

– Miranda, Miranda….

L’enfant entendit des pas pressés dans l’escalier tandis que la voix reprenait angoissée.

– Miranda, tu vas bien?

Mais Miranda n’avait pas envie de répondre. Sa maman surgit dans la chambre affolée. Elle alluma la lumière, car l’obscurité était complète. Elle se précipita vers sa fille et la serra dans ses bras.

– Ma chérie, j’ai eu si peur…

Miranda se retourna, étonnée. Pourquoi Michou avait-elle eu peur? Miranda avait toujours appelé sa maman Michou sans savoir pourquoi. Mère et fille se contemplèrent avec surprise. Miranda ne comprenait pas l’inquiétude de sa mère, et Michou découvrait sur le visage de sa fille une sérénité qu’elle ne lui connaissait pas. Quelque chose avait changé.

– Tu n’as pas eu peur?

– Non pourquoi aurai-je dû avoir peur?

– Le soleil… tu n’a pas vu la vitesse à laquelle il tombait?

– J’ai aperçu son reflet dans le miroir. C’était merveilleux…

– Merveilleux! Comment peux-tu dire ça?

Michou était si indignée qu’elle en oublia son inquiétude. Elle qui croyait venir rassurer son enfant, la consoler, lui dire qu’elle était là, que tout cela n’était rien… Voilà que sa fille était parfaitement calme, beaucoup plus qu’elle-même. C’était tout juste si Miranda n’essayait pas de rassurer sa mère. Le monde était renversé et cela ne plaisait guère à Michou. Sa fille n’avait sans doute rien compris, c’était pour cela qu’elle avait gardé son calme. Malgré elle, la mère eut soudain besoin de faire un peu peur à la petite, juste ce qu’il faut pour pouvoir la rassurer ensuite.

– Cet éclat extraordinaire, puis cette nuit profonde… Le soleil s’est éteint ma chérie.

Elle prit sa fille dans ses bras, pensant qu’elle allait sangloter. Pas une larme, juste l’abandon d’une fillette qui aime se faire câliner par sa maman. Puis soudain, Miranda se redressa et regarda sa mère avec tendresse.

– Tu sais, le soleil s’est peut-être éteint, mais je suis sûre qu’un autre finira par naître quelque part.

Michou n’était plus fâchée. La voix de sa fille, son sourire l’avaient calmée.

– Viens, allons manger quelque chose et puis on discutera de tout cela.

Les deux femmes, la petite et la grande, se dirigèrent vers la cuisine. Un verre de lait, un morceau de gâteau et elles décidèrent qu’il fallait partir à la recherche d’un nouveau soleil, peut-être devraient-elles d’abord savoir ce qu’il était advenu exactement de l’ancien soleil. Sans rien dire à personne, la mère et la fille partirent avec chacune un sac à dos sur les épaules et de puissantes lampes de poche.

Ailleurs, beaucoup plus loin, sur une autre étoile un autre drame était en train de se jouer. Une petite fille et sa mère se disputaient. La première affirmait qu’elle avait vu une baleine avaler le soleil, la seconde se fâchait la traitant de fabulatrice, que le soleil n’était plus là parce qu’il s’était couché. Deux claques retentissantes sur la peau fragile de l’enfant et un lit pour accueillir ses larmes.

– Tu ne peux pas être ma mère, murmura Line.

Bientôt, les draps eurent séché les larmes de la fillette. Line se dirigea vers la fenêtre et plongea son regard de feu dans l’infini étoilé. Bien loin, une tache bleue, la terre. Son regard de déesse savait traverser l’espace et le temps. Elle percevait des événements que d’autres ne pouvaient pas même imaginer. Line avait bien vu une fillette toute pareil à elle contempler son reflet dans un miroir. Elle l’avait vue se métamorphoser tandis que le soleil était happé par une gigantesque baleine surgie des océans. Une baleine aux yeux noirs, des yeux noirs si grands que Line n’avait pas réussi à détailler le reste du monstre.

L’enfant reposa sa tête sur ses bras et ferma les yeux, comme elle le faisait toujours quand un problème la tracassait. Sa tête se vida tandis qu’elle jetait un dernier coup d’oeil à l’univers qui étalait ses tentacules dans l’obscurité galactique au-dessous de sa fenêtre. Elle se mit à somnoler et la solution lui apparut progressivement. Line devait retrouver l’enfant de la terre. Elle seule pouvait sauver le soleil du ventre de la baleine.

Line s’éveilla et devint lumière. Elle se précipita du haut de sa fenêtre à la recherche de son double.

Miranda sursauta lorsque Line la frôla. Elle se souvint alors qu’un rayon similaire l’avait effleurée lorsque le soleil était tombé. Depuis, sa mère et elle n’avaient cessé de cheminer à la surface de la terre. Elles avaient grimpé en haut des montagnes, elles avaient traversé des déserts, elles avaient entendu des cris de désolation partout où elle passait.

– Le soleil est mort disait-on, le soleil est mort…

Et tous se lamentaient et sanglotaient. Bientôt les plantations ne poussèrent plus, les vaches ne donnèrent plus de lait. Qu’avaient-ils donc fait tout ces gens-là pour mériter un sort pareil? Certains avaient fui la terre à la recherche d’un monde meilleur. Seuls des débris de leur fusée était retombés sur la terre. D’autres priaient dans les églises, certains encore essayaient de comprendre de façon toute scientifique ce qui leur arrivait. Miranda et sa mère tentaient çà et là de consoler ces pauvres gens, de leur dire que le soleil n’était probablement pas mort. Mais eux de répondre:

– Vous voyez bien qu’il n’existe plus, il fait si sombre.

Les deux femmes poursuivaient leur route, armées de la seule foi de la fillette, car sa mère ne continuait à croire que pour soutenir sa fille. Son amour pour elle ne voulait pas la décevoir.

La lueur effleura une nouvelle fois Miranda.

– Tu vois que j’avais raison, murmura Miranda à sa mère. Le soleil existe toujours quelque part.

Michou serra sa fille dans ses bras, et l’enfant des étoiles de penser:

– J’aimerais tant avoir une maman telle que celle-là…

Un sourire triste passa, fugitif, en son coeur de lumière.

– Suis-moi petite fille, je te mènerai à la baleine qui a avalé votre soleil. Car seule toi peux la persuader de le renvoyer au ciel pour qu’il y règne de nouveau.

Miranda n’entendit pas ce message, mais d’instinct elle suivit cette lumière. Les deux femmes, mère et fille, parvinrent bientôt au bord de l’océan. Cet océan dont plus personne n’osait approcher à cause du monstre qui hantait ces lieux. Miranda ne savait que faire. Prendre un bateau et voguer au hasard de l’obscurité? Pour la première fois, elle fut découragée et se mit à pleurer dans les bras de sa mère. Et tandis qu’elle sanglotait, sa mère réalisa que ses larmes étaient de lumière. Ce fut elle qui comprit soudain qu’une partie de ce soleil qui semblait perdu à jamais vivait à côté d’elle en Miranda.

– J’aimerais tant avoir une maman telle que celle-là, murmura Line une fois encore. Une mère qui réussit à comprendre lorsque cela est nécessaire, et qui ne cesse jamais d’aimer.

Line avait rempli sa mission. Telle une étoile filante, elle retourna s’asseoir à la fenêtre de sa maison des étoiles.

Quant à Michou, prise d’une inspiration subite, elle saisit sa fille à bout de bras et hurla dans la nuit:

– Soleil regarde ce que tu as laissé derrière toi et revient à la place qui est la tienne!

Elle le cria trois fois exactement. Puis reposant sa fille à terre, elle s’assit et attendit. Miranda ne comprit pas, mais elle avait de nouveau confiance. C’est alors, au bout d’un instant qui parut fort long, qu’une vague gigantesque déferla sur le rivage. Le monstre sortit sa tête de baleine et fixa l’enfant de ses yeux obscurs. Miranda, le corps trempé, le considéra sans bouger. L’animal finit par baisser la tête, vaincu. Lorsqu’il la redressa ce fut pour propulser le soleil hors de sa caverne monstrueuse, puis il replongea pour se cacher au fond des mers.

La terre se mit alors à chanter, les hommes à louer le dieu qui leur avait redonné un soleil. Miranda et sa mère revinrent chez elles pour retrouver le père et l’époux.

De sa fenêtre, Line rêvait qu’elle aurait bientôt une maman selon son coeur. Bientôt, elle quitterait les étoiles pour vivre sur terre.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

Voir aussi toute la rubrique Les initiatiques