Noël des enfants : La perle magique

– Caroline, laisse-moi tranquille ! Tu vois bien que j’ai à faire.

– Mais Maman, c’est Noël ! Et j’aimerais bien que tu t’occupes un peu de moi.

– Justement, c’est Noël et j’ai beaucoup à faire.

La petite fille s’enfuit pour cacher son chagrin dans sa chambre. La maman, pleine de remords s’apprête à la suivre, quand le téléphone se met à sonner, à sonner si fort que les murs de la maison en tremblent. Jamais il n’avait encore sonné si fort. Caroline, la tête sous son oreiller, l’a aussi entendu. Elle est d’ailleurs si surprise qu’elle en oublie son chagrin et se lève pour aller voir ce qui arrive au téléphone. Quant à la maman, elle s’en approche tout en se bouchant les oreilles.

– Allô ! fait-elle.

La petite fille reste à la porte, curieuse. Elle a la sensation que quelque chose de pas ordinaire va se passer.

– Madame Piretière ?

– Oui, c’est moi-même.

La voix à l’autre bout du fil résonne si fort que Marguerite, la maman de Caroline, doit éloigner le téléphone de son oreille. Même Caroline l’entend de l’autre bout de la pièce.

– Je suis vendeur de temps, madame. Je serais très heureux de vous rencontrer pour vous présenter, nos différents produits.

– Vendeur de quoi ? réplique Marguerite abasourdie.

– De temps, Madame.

– Vous plaisantez n’est-ce pas ?

– Non pas du tout.

La maman regarde le téléphone, remplie de colère : « Encore un fou qui prétend vendre n’importe quoi », pense-t-elle.

– Je n’en ai pas besoin.

Marguerite raccroche sans laisser à l’autre le temps de répondre. Pourtant, étrangement, alors même que le combiné est remis à sa place, il lui semble encore entendre la voix de l’homme qui lui murmure :

– J’avais pourtant cru que vous n’en aviez pas assez pour votre fille.

La jeune femme sursaute en regardant le téléphone, puis croise le regard de Caroline qui se tient toujours vers la porte. Elle sait bien que sa fille a tout entendu de sa conversation téléphonique. Comment dès lors lui refuser un peu de son temps ? Elle lui propose de lui lire une histoire. Mais Caroline n’a plus qu’une idée en tête : rencontrer cet étrange marchand.

– Pourquoi n’as-tu pas voulu écouter ce que ce marchand voulait te dire ?

– Voyons, Caroline, les vendeurs de temps n’existent pas. C’était un vieux fou.

– En es-tu sûre ?

– De toute façon, je l’ai envoyé promener. Et ce n’est plus possible de le rencontrer.

– Et si c’était possible tout de même, tu le verrais ?

– Mais oui, si ça te fait plaisir, répond Marguerite franchement agacée.

La fillette joint alors les mains et prie pour rencontrer l’homme qui semble si puissant. A ce moment, la sonnette de la porte d’entrée se met à vibrer. Mais si doucement que seule, Caroline l’entend. Elle se précipite à la porte, certaine que sa prière a été entendue. Et effectivement, elle se trouve devant un petit homme à la chevelure rouge presque fluorescente. Autour de lui, de nombreux cartons gisent, de toutes les couleurs avec d’étranges inscriptions. Le petit homme pose sur l’enfant qui se tait un regard aussi flamboyant que sa chevelure. Puis, doucement, il pose un doigt sur ses lèvres et se met à chuchoter :

– Ta maman n’a pas voulu me croire, n’est-ce pas ! Mais toi, tu aimerais bien croire en moi.

– Est-ce que tu peux vraiment faire en sorte que ma maman ait plus de temps pour moi ?

– Oui, c’est possible. Est-ce là ton plus cher désir ?

– Oui.

– Alors viens regarder dans mes paquets. Tu pourras choisir ce que tu veux exactement.

La fillette demande soudain, remplie de crainte.

– Est-ce que cela coûte cher ?

– Le temps n’a pas de prix, petite.

– Mais alors comment vais-je vous payer ?

– Ne t’en fais pas.

Le petit homme prend la main de l’enfant craintive qui instantanément sent un courant de bonté la traverser. Rassurée, elle se penche sur le premier carton. De minuscules petits bonhommes tout noirs se battent, crachant du feu les uns contre les autres. De petites maisons sont en flammes et des enfants pleurent. Caroline sent une force mauvaise l’attirer à l’intérieur du carton. Bien vite, elle referme la boîte.

– C’est le temps de la colère. Celui dans lequel vivent bien des gens. Ce temps-là est ami du temps de la douleur.

L’enfant n’écoute pas. Tant de haine ne lui convient pas et cela lui suffit. Qu’importe les noms que l’on donne aux choses ! Dans le carton suivant, de petits bonhommes tout habillés de gris courent dans tous les sens. Ils transportent de grosses pierres d’un endroit à l’autre sans jamais rien construire avec. Certains tombent pour ne plus se relever, toujours aussi gris qu’au départ.

– Voici le temps de la futilité.

– Oui, certes, mais je ne comprends rien de ce que tu me dis. Et d’ailleurs, je trouve qu’il n’y a rien d’intéressant dans tes paquets.

– Tu ne les as pas tous regardés, rétorque l’homme le regard brûlant.

Caroline se penche sur un autre. Cette fois-ci, chaque petit bonhomme s’active, mais à peine a-t-il commencé quelque chose, qu’il abandonne son activité pour passer à une autre. Cette boîte ne plait pas davantage que les premières à la fillette.

– C’est le temps de l’incertitude.

– Pourquoi as-tu besoin de leur donner des noms à tes boîtes ?

– Ce n’est pas moi qui leur ai donné un nom, c’est le nom qu’elles portent. C’est tout. Vois-tu tous les cartons que tu as ouverts jusqu’ici n’étaient guère intéressants, car du temps pour la colère, la futilité ou l’incertitude, on en a toujours assez. Le mieux serait de ne plus avoir de temps pour de telles choses. De quel temps a besoin ta maman ?

– De temps pour moi.

– Vraiment ?

– Oui, mais aussi un peu pour elle et pour les autres.

– Alors viens, je crois que j’ai ce qu’il te faut.

Suivi de la fillette, le petit bonhomme fait le tour de tous les paquets et finit par s’arrêter devant une boîte minuscule toute grise, insignifiante.

– Vous croyez vraiment qu’il y a ce qu’il me faut dans cette… chose ? demande Caroline avec dédain.

– Ne te fie pas à l’apparence. Regarde avant de juger !

La fillette hésite puis choisit de faire confiance à l’homme. Elle se penche alors sur la boîte et ce qu’elle voit la stupéfie, tandis qu’elle se sent irrésistiblement attirée par le contenu fantastique de la boîte. Le petit homme n’a pas le temps de lui dire le nom de ce temps-là qu’elle plonge tout entière à l’intérieur du carton. Il finit donc par la suivre, afin de la guider dans ce monde qu’elle ne connait pas.

– Regarde, fait la fillette, tu vois cet arbre ?

– Oui.

– J’ai toujours rêver d’habiter dans un arbre où il y aurait plusieurs chambres avec des ponts suspendus qui les relient. Comme ici. Il y aurait des tas de petits amis avec qui jouer et des toboggans pour descendre de chez nous. Des balançoires à chaque branche et des ailes devant la porte pour pouvoir s’envoler quand on en aurait envie.

Au fur et à mesure que la fillette décrit son rêve le paysage se forme. Bientôt des livres de contes géants apparaissent suspendus dans les airs. Des enfants y entrent et sortent tour à tour.

– Et ta maman, où aimerais-tu la mettre ?

– Dans cette tour transparente, répond Caroline en tendant le bras vers une construction qui s’édifie en même temps qu’elle parle. Et j’aimerais pouvoir aller vers elle lorsque j’en ai envie.

– Et si elle n’est pas là ?

– Mais il faudrait qu’elle soit là, s’exclame la fillette avec feu.

– Certes, mais ta maman doit aussi faire d’autre chose que de t’attendre, tu ne crois pas ?

L’enfant regarde le petit homme puis se met à sangloter.

– C’est vrai, tu as raison.

Alors tout le paysage s’éteint, la tour disparaît, puis l’arbre merveilleux avec ses balançoires et ses ailes magiques. Seul, le petit homme est lumineux et souriant. Il passe sa main devant les yeux de Caroline doucement. Et à travers ses larmes, elle aperçoit le visage de sa mère qui s’imprime sur le ciel de la boîte.

– Tu vois, elle est toujours là, même quand elle est loin. Ici, c’est le temps de l’imagination, celui de l’infini. Celui qui apporte l’espoir et la paix.

Un sourire se dessine sur les lèvres de l’enfant, tandis que les merveilles réapparaissent les unes après les autres.

– J’aimerais lui offrir un peu de ce temps de rêve dit la fillette qui ressort de la boîte avec son compagnon et reprend ainsi sa taille normale.

Le petit homme plonge la main dans la boîte grise, la ressort et pose quelque chose dans la main de la fillette.

– Mais tu ne pas rien donné, s’exclame Caroline qui considère sa main vide.

– En es-tu sûre ? Regarde mieux !

Elle observe alors avec attention le creux de sa main et aperçoit une petite cloche dorée. Si minuscule qu’elle aurait pu passer pour un grain de sable. Bientôt l’enfant entend sonner cette cloche. Tout doucement, puis de plus en plus fort. Et son cœur s’emplit de merveilles. Caroline regarde l’homme encore une fois et murmure « merci » tout en serrant dans sa main son trésor. Puis elle retourne à la maison et va vers sa maman:

– Tiens, maman, c’est un cadeau, dit Caroline en déposant la cloche dans sa main.

Marguerite regarde sa paume vide puis sa fille.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Regarde bien.

– Oh ! une petite perle de lumière! Comme c’est mignon ! Merci ma chérie.

Une perle ? Caroline perplexe regarde dans le creux de la main de sa maman. C’est une petite cloche qu’elle aperçoit, elle en est sûre. Elle s’apprête à en faire la remarque à sa maman, quand elle entend soudain la voix du petit homme qui semble lui parler au fond d’elle :

– Chacun voit dans cet objet quelque chose de différent au gré de son imagination.

La fillette se tait tandis que sa maman se détend peu à peu au contact de la perle de lumière. Pourquoi était-elle si pressée déjà ? Pourquoi n’avait-elle pas le temps ? Elle ne le sait plus. Elle serre sa fille dans ses bras, prête à s’en occuper. Ce qu’elle ne sait pas c’est que la petite perle est magique. C’est un peu de temps qui lui est offert. Un peu de temps et beaucoup d’imagination. Car avec un peu d’imagination et de paix intérieure, le temps ne compte plus.

Le soir, quand la petite fille va au lit, elle perçoit un léger picotement dans sa main. Elle aperçoit alors dans le creux de sa main une nouvelle petite cloche d’or, arrivée là comme par magie.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

Voir aussi toute la rubrique Noël des enfants