Les fantaisistes : L’ange de pierre

Vincent et Aurélie s’étaient perdus. Ils se serraient fort l’un contre l’autre, pour avoir moins peur. Vincent, pour rassurer sa soeur, faisait comme s’il était très fort et très courageux, mais en réalité, il avait peur, lui aussi.

– Tu sais, le parc n’est pas si grand, on va bien finir par les retrouver, nos parents.

Tandis qu’il parlait ainsi, il s’arrêta brusquement devant d’étranges morceaux de pierres colorées qui gisaient là en vrac. On aurait dit qu’une pluie de cailloux s’était abattue sur la terre. Vincent, curieux, les considérait avec intérêt. Tous les cailloux étaient plats, et c’étaient comme s’ils avaient fait l’objet d’un découpage réfléchi.

– On dirait les pièces d’un puzzle, murmura Vincent à sa soeur qui s’était mise à sangloter, puis réalisant qu’Aurélie pleurait:

– Ne pleure pas, on les retrouvera.

Vincent entoura sa soeur d’un bras protecteur. Aurélie aurait bien voulu repartir à la recherche de leurs parents disparus, mais Vincent ne parvenait pas à détacher son regard de l’amas de cailloux. Il était si absorbé par sa contemplation qu’il en avait presque oublié que sa soeur et lui étaient seuls en plein milieu d’un parc qu’ils ne connaissaient pas.

– Si on essayait de le faire?

Aurélie frissonna.

– Comment?

– Le puzzle. Je suis sûr que c’est un puzzle géant.

La petite soeur finit par se laisser convaincre et oublia temporairement son inquiétude. Les deux enfants se mirent à séparer les cailloux les uns des autres et à les répartir selon leurs couleurs. Ils étaient soudain certains qu’une fois mis ensemble ils formeraient une image mystérieuse, une image qu’ils avaient hâte de recomposer.

Bientôt, leur travail les absorba complètement et ils perdirent toute notion de temps et de lieu. Plus ils regardaient ces cailloux, plus leurs couleurs les fascinaient. Chacune de leur forme prenait une allure étrange qui changeait au fur et à mesure qu’ils les manipulaient. C’était comme si ces pièces de puzzle respiraient indépendamment les unes des autres. Chaque caillou avait un coeur qui semblait palpiter entre leurs doigts. Les enfants avaient la tête qui leur tournait parfois. N’étaient-ils pas en train de créer une vie nouvelle? N’étaient-ils pas des dieux en train de créer le monde?

Lorsqu’ils eurent trié tous les cailloux, ils se décidèrent à recomposer le puzzle géant. Vincent se pencha en avant avec précaution pour poser le premier caillou comme si, de l’endroit où il le posait dépendait la vie de cet étrange puzzle. Sa soeur le regardait et sentait bien que c’était important. Les deux enfants retinrent leur souffle. Qu’allait-il se passer? La terre allait-elle trembler? La foudre allait-elle tomber à cet endroit précis et les foudroyer tous les deux? Instinctivement, ils se rapprochèrent l’un de l’autre pour être plus forts, prêts à affronter le cataclysme qui ne manquerait pas de s’abattre sur eux. Lorsque le caillou d’azur, portion de ciel bleu sans doute, fut enfin posé, Aurélie et Vincent fermèrent les yeux. Lorsqu’ils les rouvrirent, le caillou se trouvait toujours à l’endroit où ils l’avaient posé, plus bleu que jamais, et aucun cataclysme n’avait secoué la terre.

Plus confiants, les deux enfants entreprirent de placer les autres pièces du puzzle, sans plus trembler, mais toujours avec un certain respect. Et à chaque fois qu’ils posaient un nouveau caillou, ils croyaient entendre un soupir, et la couleur de la pièce posée devenait plus vive, plus brillante. Les enfants commencèrent à reconnaître des bouts d’image. Là, un bout de ciel bleu, ici une tache d’herbe verte, et puis au coeur du tableau, n’était-ce pas un sourire qui s’esquissait ? Une bouche qui souriait ? Ou ne souriait pas ? Les deux enfants ne savaient pas trop.

Vincent avait peur de se tromper et parfois harcelait sa soeur:

– Fais attention ! Cette pièce ne va pas là ! Ne la pose pas !

Il se précipitait vers sa soeur et lui arrachait le caillou des mains. Parfois, la petite se révoltait :

– Qu’est-ce que ça fait si je me trompe ? C’est grave ?

– Je ne sais pas, répondait honnêtement le petit garçon, je n’en sais rien, mais je crois que oui.

Aurélie regardait alors son frère avec admiration puis se taisait. Pendant de longs moments, les deux enfants ne disaient rien et travaillaient avec application à la reconstitution de l’image originale. D’autre fois, les enfants s’arrêtaient et se regardaient. Aurélie finissait toujours par exprimer à haute voix leur pensée commune.

– Et si l’image ne nous plaisait pas ? Si elle faisait peur ? C’est peut-être dangereux.

Et Vincent de répondre, laconique:

– Peut-être…

Ils reprenaient alors leur labeur sans plus d’état d’âme que celui de participer à une grande oeuvre. Leurs parents étaient à présent loin de leurs préoccupations et lorsqu’ils y pensaient, c’était pour espérer qu’ils ne viennent pas interrompre leur travail.

L’image peu à peu prenait forme. Les morceaux de ciel bleu s’étaient ajoutés les uns aux autres, ceux d’herbes vertes à leurs semblables. Çà et là des taches blanches en guise de nuages et des cailloux de couleurs en guise de fleurs. Et rayonnant au coeur de toutes ces couleurs, une bouche qui grandissait de plus en plus, tantôt souriante tantôt mélancolique… magique. C’était un dessin d’enfants, un dessin multicolore, comme seuls eux savent en faire, mêlant avec audace des couleurs qu’aucun adulte n’oserait associer. Et les regards des deux enfants s’illuminaient au fur et à mesure que le dessin apparaissait. Les couleurs étaient si gaies, si lumineuses et remplies de vie qu’une joie indicible envahissait le cœur des enfants.

Le puzzle fut bientôt entièrement construit. La sérénité de Vincent fut éphémère et un sentiment d’anxiété le remplaça. Et si une pièce de puzzle allait à manquer ? Le tas de cailloux multicolores se résumait à présent à quelques pièces éparses qui furent rapidement posées par le frère et la soeur. Au moment de poser le dernier caillou, Vincent sut que sa crainte était fondée. L’image n’était pas complète. Au sourire manquait un visage avec un regard.

Vincent et Aurélie s’assirent tous deux abattus. Le sourire sans visage devint mélancolique, les cailloux devinrent humides, comme sous l’effet d’une rosée, cette rosée des âmes mélancoliques. Les enfants n’osaient plus regarder l’image géante qui semblait les accuser d’un crime qu’ils n’avaient pas commis. Leur solitude, l’absence de leurs parents leur pesaient soudain terriblement. Ils se serraient frileusement l’un contre l’autre. Le soleil allait bientôt se coucher, et il commençait à faire froid. Ni le frère ni la soeur ne songèrent à repartir chercher leurs parents. Le dernier rayon de soleil disparut à l’horizon, père et mère n’étaient pas réapparus. C’est à ce moment-là qu’une petite voix se mit à pleurnicher, une petite voix qui se faisait entendre juste à côté d’Aurélie et de Vincent. Les enfants regardèrent autour d’eux, ils ne virent personne. Des larmes leur vinrent aux yeux. Eux aussi avaient envie de se plaindre… du froid, de la faim… Et puis cette solitude, ces arbres autour d’eux qui prenaient des proportions gigantesques, les buissons qui se transformaient en monstres… Ils commençaient à avoir peur. Même Vincent, qui essayait, malgré tout, de rassurer sa soeur.

La petite voix se remit à se plaindre et cette fois-ci les enfants comprirent ce qu’elle disait:

– Soif… soif.

Distraits une nouvelle fois de leur désespoir, les enfants se mirent debout pour découvrir qui pouvait être plus malheureux qu’eux. La petite voix continuait à pleurnicher comme pour les guider. Et c’est vers le puzzle géant que le frère et la soeur finirent par se tourner. Au milieu du tableau, la bouche s’était ratatinée, le sourire s’était transformé en moue d’enfant fâché. C’est de cette bouche-là que sortaient les gémissements. Vincent et Aurélie se rapprochèrent du puzzle et la petite fille demanda sans davantage s’étonner:

– Tu veux qu’on aille te chercher à boire?

– soif, soif…

– Ca t’irait de l’eau du lac?

Et puis sans attendre de réponse, la fillette se précipita au bord du lac qui n’était pas loin. Vincent la suivit. Ils trouvèrent, échoué sur les galets, un gobelet en plastique, qu’ils remplirent d’eau. Ils revinrent près de l’image et déposèrent un peu d’eau sur les lèvres de l’étrange image. La bouche avala avec délice ces quelques gouttes et en réclama d’autres. Au fur et à mesure que le liquide coulait entre les lèvres de pierre, celles-ci s’assouplissaient, s’agrandissaient et se remettaient à sourire. Bientôt, le dessin s’illumina et brilla de toutes ses merveilleuses couleurs. Il éclaira les enfants, et les arbres qui les entouraient devinrent moins effrayants. Le visage qui se cachait derrière le sourire apparut progressivement, un peu pâle, enfantin, de chair. Vivant.

– On dirait un ange, s’exclama Aurélie.

– Un ange sans ses ailes, répliqua l’image d’une voix triste.

– Comment cela? demanda Vincent qui ne voulait pas être en reste.

– J’étais un ange orgueilleux et ambitieux…

– Les anges, peuvent-ils être ambitieux, interrompit Vincent. J’ai toujours cru qu’ils étaient parfaits.

– Oh non! Les anges peuvent prendre toutes les formes possibles et imaginables et aucun d’entre nous n’est parfait. Notre seul point commun est le désir de faire le bien. Et moi, je me croyais meilleur que les autres, je croyais que j’étais capable de protéger le monde entier à moi tout seul, parce que j’étais un enfant, un ange enfant. Je volais sans cesse au secours des uns et des autres sans jamais penser à me reposer… et un beau jour je suis tombé, je me suis cassé et suis devenu de pierre.

L’ange déchu se tut. La petite tremblait de froid. Elle se remit à pleurer. De toute façon, elle ne comprenait rien à ces histoires d’anges. Elle voulait retrouver ses parents, elle voulait avoir chaud, elle voulait manger. Vincent prit sa petite soeur dans ses bras et s’apprêta à repartir. Il fallait bien qu’il trouve une solution. Il s’adressa cependant encore une fois à l’ange de pierre:

– Est-ce qu’on peut encore faire quelque chose pour vous? demanda-t-il n’écoutant que son bon coeur.

Les yeux de l’ange qui était encore teinté d’obscurité s’illuminèrent. Une douce chaleur enveloppa le frère et la soeur tandis que le puzzle géant se refermait lentement sur eux comme pour les protéger. Un épais tapis de fleurs ouatées accueillit leur fatigue. La voix de l’ange résonna à leurs oreilles, déjà lointaine:

– Merci, merci les enfants. Grâce à vous…

Le firmament avala le reste de ses paroles, tandis que les enfants s’endormaient, un sourire aux lèvres. Ils sentaient qu’ils avaient changé le monde que sans eux rien n’aurait plus été pareil. Mais dans leur âme d’enfant ne régnait qu’une fierté simple sans artifice; le lendemain, ils n’y penseraient plus et ne garderaient en eux qu’un sentiment de bien-être qui perdurerait leur vie entière. Une fois adulte, ils se demanderaient s’ils n’avaient pas rêvé.

Plus tard, les parents retrouvèrent les enfants endormis paisiblement en plein champ, insensibles au froid automnal. C’était comme si une couverture invisible les avait protégés. Le puzzle géant avait disparu, mais le ciel était devenu plus grand, juste un peu plus grand.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

Voir aussi toute la rubrique Les fantaisistes