Les poétiques : Le chant des tortues

Ce matin, les tortues se sont mises à chanter. Bizarre, bizarre… Je ne les savais pas capables de chanter.

Je les ai regardées du coin de l’œil, sans en avoir l’air. Surtout qu’elles ne s’aperçoivent pas que je connaissais leur secret ! J’ai rampé pour mieux les voir…

Elles ouvraient tout grand leur gueule à l’unisson. Ce chant était étrange, comme un gazouillement ou un sifflement qui partait dans les aigus. Une chanson de bonheur. Était-ce le printemps qui leur faisait cet effet ?

Après quelques instants d’observation, je m’apprêtais à repartir discrètement quand une des tortues attira mon attention par son comportement. Elle avait cessé de gazouiller et commençait à nettoyer sa carapace à coup de sa langue rose. Bizarre, bizarre… elle était drôlement bâtie, cette tortue-là. Lentement, elle léchait chacune de ses écailles, millimètre par millimètre, consciencieusement… si lentement qu’il me prit l’envie de dormir. A quoi bon tout ce soin, pensais-je avant de plonger dans un demi-sommeil.

Un froissement léger me réveilla soudain. La tortue était là. Resplendissante. Elle avait terminé. Sa carapace brillait sous le soleil. Éblouissante, lumineuse. Elle n’était ni verte, ni bleue, ni même brune ou mauve… Elle irradiait d’extraordinaire et de merveille, sans que je sois capable d’en décrire la couleur. Et tandis que je l’observais, bouche bée, éberluée, étonnée, sidérée, elle leva sa tête de vieille sage infinie, ses yeux clignèrent une ou deux fois, je ne sais plus très bien, l’air de dire « Regarde-moi encore. Ce n’est pas tout. » Elle poussa un cri léger, me regarda encore, m’éblouit, puis, dans un froissement d’ailes chiffonnées, elle s’envola bizarrement. Sa carapace comme un chapeau beaucoup trop grand pour sa tête petite et ridée.

D’où lui étaient venues ces ailes ? Les avait-elle dissimulées sous sa carapace ? Que cachait-elle d’autres encore ?

Bientôt, elle ne fut plus qu’un point lumineux dans le ciel. Et j’étais bien triste de ne pas avoir réalisé à quel point elle était spéciale, cette tortue si semblable aux autres. Je me mis à considérer les autres reptiles avec colère. Pourquoi ne m’avaient-ils pas dit qu’elle était exceptionnelle… J’aurais su la garder, je l’aurais choyée, dorlotée, je lui aurais construit un petit palais, juste pour elle, et chaque jour j’aurais couru des lieues pour lui trouver le trèfle le plus savoureux. Je le lui aurais présenté sur une assiette en argent, je me serais prosternée devant ce miracle…

Mais à présent il est trop tard. Ma belle tortue s’est envolée avec son trésor… Que m’a-t-elle caché d’autre ?

– Vilaines, vilaines bestioles, dis-je à ses compagnes qui me contemplaient de leur regard antique.

J’allais partir, déçue, frustrée, quand une petite voix aigrelette me chuchota :

– Regarde-moi, regarde-moi bien… Ne crois-tu pas que je suis exceptionnelle ?

Etait-ce une tortue qui avait parlé ? Après tout, pourquoi pas, au point où j’en étais. J’attendais qu’elle me parle encore, mais elle n’ajouta rien.

Je me mis à observer les tortues les unes après les autres. Instant après instant. Jour après jour. Les dessins sur leur carapace, leur regard suppliant, énigmatique, et leurs pattes en mouvement de perpétuelle lenteur. Mais j’avais beau les examiner, elles restaient toutes pareilles à mes yeux. Rien, aucune fissure, aucun pli sur leur carapace… rien ne me laissait croire qu’un autre de ces reptiles était ailé comme celui qui m’avait quittée. Quelle déception ! Je finis par me lasser de cette vaine contemplation.

Tortues, tortues de terre à jamais elles resteraient… sans rien de particulier.

Ce matin, les tortues se sont mises à pleurer. Bizarre, bizarre… Je ne les savais pas capables de pleurer. Je me suis glissée vers elles, sans me faire remarquer, l’air de rien… surtout qu’elles ne devinent pas que j’avais surpris leurs larmes. Pourquoi ces sanglots, pourquoi ces gémissements ? Je préférais les entendre chanter.

Désolée, désemparée, je me bouchai les oreilles pour ne surtout plus subir leur désespoir… Mais leurs pleurs résonnaient dans mon cœur alors même que je ne les entendais plus.

J’allais partir, j’allais m’enfuir quand soudain j’aperçu une drôle de lueur qui flottait au-dessus des tortues. Comme un éclat… un éclat de triste brillance. C’est alors qu’elles ont toutes déployé leurs ailes. Je retins une exclamation de stupeur, puis me précipitai vers mes amies. Surtout qu’elles ne partent pas, qu’elles ne me laissent pas seule. Mais lorsqu’elles me regardèrent toutes ensemble, l’œil humide et compatissant, j’ai su qu’il fallait les laisser partir. Toutes. Sans exception.

Si j’avais su qu’elles étaient pareillement extraordinaires, j’aurais su m’en occuper, j’aurais su les choyer, les dorloter, je les aurais servies comme des reines… si seulement…

Ce matin, les lapins se sont mis à rire, rire à gorge déployée… bizarre, bizarre… je ne les savais pas capables de pareillement rire…

Ce matin, je me suis mise à sourire, sourire sans raison aucune… je souris aux arbres, je souris aux oiseaux, à la lune et aux libellules, aux inconnus de passage… c’est étrange, c’est la première fois… sans aucune raison. Aucune.

Écrit par : Sylvie Guggenheim Lu par : Charlotte Girard

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