Les fantaisistes : Le château de sable

La mer allonge devant elle de longues vagues qui lèchent la plage avec une tendresse imperturbable.

– La marée monte, remarque Amidou.

A ces mots, Harida ne réussit plus à retenir ses larmes qui coulent silencieusement le long de son visage. Amidou la serre contre lui comme pour la consoler, mais lui aussi a le cœur gros et s’efforce de ne pas pleurer. Il était si beau leur château de sable, ce château qu’ils avaient construit avec amour pendant tout un après-midi, ce château qui avait abrité leur rire et leurs contes d’enfants. Que de coquillages retournent ainsi à la mer, anonymes! C’était Harida qui les avait presque tous découverts puis en avait décoré la solide construction de son frère. C’est le château le plus magnifique qui ait jamais été construit et voilà que la mer l’efface impitoyablement, à coup de petites vagues.

La dernière tour du château  s’efface. Le petit garçon se recroqueville pour cacher des larmes qu’il ne peut plus contenir lui non plus. La mer continue de monter, mais les enfants ne bougent pas, comme s’ils voulaient rester solidaires de leurs jeux enfouis sous l’eau. La mer se heurte à ces quatre tours de chairs qui semblent ne jamais vouloir bouger, malgré la voix inquiète qui hurle au loin:

– Amidou, Harida. Où êtes-vous ? La marée monte. Revenez !

Mais les deux enfants ne l’entendent pas, cette voix-ci.

Ils ne remarquent pas que la mer va finir par les emprisonner. C’est alors qu’une toute petite voix les tire de leur torpeur. Une petite voix qu’ils ne connaissent pas.

– Ne restez pas là, la mer est féroce.

Amidou et Harida regardent autour d’eux, s’affolent. Comment ont-ils pu oublier les recommandations de leur mère ? L’eau leur arrive presque à la taille. Ils ne parviendront jamais à rejoindre la terre ferme à temps. Ils essayent de courir, mais la mer est plus rapide qu’eux et semble se jouer de leurs efforts. Une fois encore la petite voix susurre tout près d’eux.

– Pas par-là. Nagez vers le rocher qui pointe là-bas au large.

Un rocher ? Ils n’en avaient encore jamais vu sur cette plage. Qu’importe ! C’était peut-être plus facile d’atteindre ce rocher à la nage que de retourner vers le rivage qui s’éloigne, et d’attendre là qu’on vienne les secourir. Les deux enfants se mettent à nager du mieux qu’ils le peuvent. Amidou reste près de sa sœur de peur de la perdre. Le rocher se rapproche. Les voilà sauvés. Ils se hissent sans trop de difficulté au sommet de la roche et ils se mettent à attendre sans trop savoir quoi. Mais bientôt le rocher se met à trembler tandis que la voix, dont ils n’ont toujours pas vu le propriétaire, les rassure.

– Ne bougez pas, il ne vous arrivera rien.

 Pourtant, le rocher tremble de plus en plus, et les enfants ont peur, se serrent l’un contre l’autre, craignant à tout instant d’être projetés dans l’eau froide. Tout à coup, une explosion formidable semble secouer l’océan… le rocher est alors happé par les fonds marins. Les deux enfants se mettent à hurler, mais leurs cris ne leur servent à rien, sont avalés par l’abîme qui s’ouvre à leurs pieds… Et la petite voix toute tranquille qui continue à leur affirmer qu’ils n’ont rien à craindre n’atténue que peu leur effroi, cramponnés qu’ils sont à leur rocher.

Leur course folle à travers la mer finit enfin par se terminer. Les voilà au cœur de l’océan. Curieusement l’eau qui les entoure ne les oppresse pas. Ils respirent normalement. Très vite, ils s’habituent à l’obscurité ambiante et aperçoivent autour d’eux de petits poissons lumineux qui les observent avec intérêt. Harida aimerait parler à son frère, mais elle a peur d’avaler de l’eau en parlant. C’est ce moment-là que choisit un poisson étrange, un peu plus grand que les autres, pour s’approcher d’eux. Son corps de couleur bleue est lisse, sans écaille. L’animal nage lentement autour des deux enfants, comme pour les observer, comme s’il était pensif. Harida et Amidou, gênés, aimeraient bien pouvoir se cacher, mais, il n’y a aucune roche, aucune algue aux environs sous lesquelles disparaître. C’est alors que le poisson se met à grandir, grandir… pour atteindre la taille d’un enfant… ou plutôt d’une petite sirène. Car le poisson a un joli visage à présent. Il a un corps et des bras. Harida ne peut s’empêcher d’ouvrir la bouche toute grande d’étonnement, cette bouche qu’elle s’efforçait tantôt de garder fermée de peur qu’elle se remplisse d’eau. Harida se met alors à tousser l’eau de mer qui en a profité pour pénétrer dans sa gorge. La petite sirène éclate d’un rire rempli de bulles et se met à tourbillonner autour d’eux à toute vitesse. Lorsqu’elle s’arrête enfin, elle s’exclame :

– Que faites-vous donc ici ? Vous n’avez ni nageoires, ni tentacules!

Harida est furieuse contre cette sirène insolente qui se moque d’eux. Elle voudrait lui répliquer quelque chose de méchant, mais elle ne sait pas quoi. Quant à Amidou, insensible à l’impertinence de ce poisson-femme, il lui répond gentiment, sans songer au risque qu’il a d’avaler de l’eau :

– C’est un rocher qui nous a amenés ici.

La voix d’Amidou résonne étrangement et, étonnamment, l’eau n’a pas pénétré dans sa bouche quand il a parlé.

La sirène éclate encore de son joli rire rempli de bulles.

– Ah ! Le rocher…

La petite sirène tourne deux fois autour des deux enfants et disparaît sans donner d’explications. Les deux enfants se regardent, frigorifiés, ne sachant que faire. Prisonniers au fond de l’eau, ils se demandent comment se sortir d’une situation aussi étrange. Harida tremble, voudrait se montrer courageuse face à son grand frère, et elle lutte pour ne pas céder à la panique qui l’envahit peu à peu.

– On pourrait essayer de remonter à la surface, suggère Amidou d’une voix déformée par l’eau environnante. Essayons de nager.

A ces mots, Amidou saisit la main de Harida et tous deux tentent de nager vers la surface de l’eau. Ils agitent leurs jambes le plus vite possible, mais le sol ne s’éloigne pas le moins du monde. Ils sont comme attirés par le sable du fond de l’eau.

– J’étais sûre que cela ne marcherait pas, soupire Harida au bord des larmes.

Amidou tente de la rassurer :

– On trouvera bien une solution.

A ce moment, l’eau se met à bouillonner autour d’eux remuant le sable des fonds marins ; lorsque le sable retombe, une dizaine de petites sirènes les entourent, dont celle qui s’était moquée de Harida. Toutes se mettent à rire de toutes les bulles qu’elles sont capables de former, au grand étonnement d’Amidou et de Harida.

– Pourquoi rient-elles comme ça ? demande Harida.

Amidou n’a pas le temps de répondre qu’une voix douce mais néanmoins autoritaire fait taire les jeunes sirènes.

– C’est la même voix qu’avant, chuchote Harida.

Bientôt la voix prend corps. Une toute petite femme dotée de deux jambes et de deux bras – et non d’une queue de poisson – apparaît sous les yeux émerveillés des deux enfants. Elle porte une longue robe d’algues phosphorescentes et ses cheveux roux sont surmontés d’une couronne de coquillages.

– Bonjour Harida, bonjour Amidou. Je vois que vous avez suivi mon conseil. C’est bien. Maintenant, suivez-moi.

Sa voix est celle d’une femme habituée à commander.

– Comment sait-elle nos noms ? ne peut s’empêcher de chuchoter Harida.

– Je n’en sais rien.

La jeune femme se retourne :

– Vous vous demandez comment je connais vos prénoms ? C’est à cause des châteaux de sable, bien sûr !

Et la belle dame poursuit sa route sans en dire plus, comme si cela allait de soi. Les deux enfants se regardent interloqués : le mystère ne fait que s’épaissir.

Pendant longtemps, ils marchent ainsi au fond des eaux. Pas une seule fois, la jeune femme ne se retourne pour voir si les enfants la suivent toujours. Pas une seule fois, Harida ne se plaint d’être fatiguée, ni son frère non plus. Car ils se sentent léger, leurs corps ne les embarrassent pas, la fatigue semble ne plus avoir prise sur eux. Ils sont tellement absorbés par cette impression de bien-être qu’ils ont à chacun de leurs pas, qu’ils ne s’aperçoivent pas du changement qui s’opère dans leur environnement. Cependant, Amidou trébuche sur un caillou et réalise qu’il foule à présent des rochers couverts de pétales de rose – ou bien sont-ce des algues qui leur ressemblent.

– Tu as vu ?

– Quoi ?

– Il n’y a plus de sable ! chuchote Amidou.

– C’est à cause des châteaux, intervient leur guide sans se retourner et sans donner d’autres explications.

Les deux enfants regardent alors autour d’eux. L’eau qui les entoure est devenue plus claire, presque lumineuse. Les sirènes, désormais silencieuses, les ont accompagnés sans qu’ils s’en rendent compte. Devant eux, apparaît, floue,  une muraille de glace opaque. Elle vacille comme un mirage surgi en plein désert. Mais bientôt, la petite troupe est arrêtée par un portail imposant. La belle dame se retourne vers eux, fait un geste comme pour chasser les petites sirènes qui hésitent d’abord à obéir. Le regard de la dame se fait impérieux. Les sirènes s’en vont dans un tourbillon, déçues.

La porte s’ouvre alors sur un labyrinthe de couloirs de cristal d’or. Amidou et Harida sont éblouis et ont de la peine à s’habituer à la luminosité du lieu. Leur guide accélère le pas, si bien qu’ils craignent à tout instant de la perdre. Pourtant, au moment ils s’y attendent le moins, le couloir débouche sur une immense salle remplie de miroirs. Au fond se trouve un trône solitaire sur lequel est assis un roi tout aussi seul. Lorsqu’elle le voit, Harida se sent presque triste. Un si grand palais pour tant de solitude. Mais bientôt le petit roi sourit, leur fait signe de s’approcher. De près, le souverain semble un peu flou, comme le château. Sa peau est granuleuse et dorée et à chacun de ses mouvements un peu de poussière s’éparpille alentours. Etrange aussi l’intonation de sa voix qui crisse lorsqu’il leur adresse la parole :

– Alors, vous voici enfin. Je vous ai attendus depuis si longtemps.

– Vous nous avez attendus, nous ?

– Vous ou d’autres enfants du monde terrestre. Cela fait des millénaires que je suis là à vous attendre pour vous révéler mon secret. Le secret des châteaux.

Le vieux roi se lève allègrement de son siège en répandant au passage des milliers de petits grains de poussière d’or.

– Suivez-moi !

Dociles, Amidou et Harida, sans plus oser poser de questions, suivent le gentil roi à travers de nouveaux labyrinthes, tandis que leur guide disparaît ailleurs. Leur promenade ne dure guère et bientôt un jardin gigantesque d’algues multicolores surgit. Et au milieu de cette verdure marine, des châteaux, des châteaux de sable de toutes les grandeurs reflétant la fantaisie de nombreuses générations d’enfants. Des châteaux forts et des châteaux dignes de la belle au bois dormant, des châteaux d’ogres et de dragons, des châteaux de nains et de géants, des châteaux de princes et de princesses gais ou tristes. Certains sont décorés de coquillages, d’autres de petits cailloux gris ou colorés, d’autres ne sont pas décorés. Emerveillés, les enfants se promènent au cœur de ce monde de châteaux de sable éphémères. C’est magique ! Jamais ils n’ont vu autant de merveilles. Et devant chacune de ces œuvres, un ou plusieurs noms sont gravés sur un galet. Lorsqu’ils se sont bien promenés, lorsqu’ils ont remplis leurs êtres de tant de beauté, Amidou se tourne vers le souverain avec une question dans le regard :

– D’où viennent tous ces merveilleux châteaux ?

Mais au lieu de répondre, le roi prend Amidou et Harida par la main et les emmène vers un château qu’ils n’ont pas encore vu. C’est Harida qui le reconnaît en premier et s’exclame :

– Mais, c’est notre château, c’est celui que nous venons de faire sur la plage. C’est exactement le même.

– Oui, c’est le vôtre.

– Comment est-ce possible ? demande Amidou, sceptique.

– C’est cela mon secret. Tous ces merveilleux châteaux de sable imaginés par tous les enfants de la terre ne meurent jamais, ils finissent ici, dans mon royaume au fond des océans. La mer les absorbe et me les offre en cadeau pour qu’ils ne disparaissent pas définitivement.

Le petit roi les emmène encore un peu plus loin. Il montre du doigt la tour d’un nouveau château qui se forme peu à peu.

– Voyez, c’est un château qui s’écroule là-haut sur une plage. Ici, il se construit au fur et à mesure qu’il disparaît, là-bas. Peut-être un enfant pleure-t-il sa perte, comme vous, il y a peu. Peut-être ne l’a-t-il pas vu s’écrouler et s’imagine qu’il se trouve toujours sur la plage. Demain, il le cherchera et ne le trouvera plus. Alors il en construira un nouveau. Venez.

Amidou et Harida retrouvent  tous les châteaux qu’ils ont façonnés là-haut avec enthousiasme. Leur regard s’emplit de leur souvenir et chaque bâtisse leur rappelle un moment de bonheur. Ils sont heureux à présent, car ils savent que rien ne meurt jamais et que lorsque quelque chose semble mourir quelque part, il est en train de naître ailleurs.

– Mais si les châteaux existent toujours quelque part, pourquoi croit-on toujours qu’ils disparaissent ?

– Pour que les enfants et leurs parents continuent à construire des châteaux de plus en plus beaux, pour qu’ils se perfectionnent dans l’art de la construction, qu’ils apprennent à vivre le présent et à se contenter de ces petits bonheurs éphémères, mais si merveilleux !

 Le petit roi regarde les deux enfants avec tendresse.

– Allez maintenant ! Retournez dire aux enfants de la terre de ne plus pleurer leurs châteaux.

Le souverain effleure, du bout de ses doigts de sable, la tête du frère et de la sœur et retourne s’installer sur son trône, tandis que la belle dame réapparaît à l’autre extrémité du jardin merveilleux. Elle les prend par la main et les emmène vers une énorme bulle d’air, retenue au fond de l’eau par des cordes d’algues marines.

– Vous allez rentrer chez vous maintenant. Ne vous inquiétez de rien.

Elle ouvre la porte invisible de la bulle et les pousse à l’intérieur avant de la refermer. La dame leur fait encore un signe de la main, puis coupe les cordes de ce véhicule étonnant qui s’élève lentement vers la surface. Les petites sirènes nagent autour de la bulle en riant. Et Harida se met à rire elle aussi, à rire aux éclats, bientôt suivie par Amidou. Et ce sont deux enfants hilares que la maman retrouve couchés sur la plage quelques minutes plus tard.

– Que vous est-il arrivé ? J’ai cru que je vous avais perdus à jamais !

– C’est à cause des châteaux de sable, tu sais. Ils existent toujours au fond de l’océan.

La maman, trop heureuse d’avoir retrouvé ses enfants, ne cherche pas à comprendre ce mystère. Quant à Amidou et Harida, ils garderont longtemps dans leur cœur le souvenir du petit roi et de ses châteaux de sable.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

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