Les fantaisistes : Le lutin-tambour

Amidou et Harida ne s’ennuyaient presque jamais. Pourtant ce matin-là les a trouvés rêveurs. Assis par terre en tailleur, ils ne faisaient rien ni l’un ni l’autre. Ils ne disaient rien et ne pensaient à rien. Leurs regards se promenaient le long des murs sans but. Amidou ne cherchait même pas à se disputer avec sa petite soeur comme il le faisait d’habitude lorsqu’il s’ennuyait. C’est dire que le cas était grave. Il fallait absolument que quelque chose se passe sinon nos deux petits héros risquaient de quitter leur monde de merveilles.

C’est à ce moment précis, au moment où Amidou et Harida s’apprêtaient à rejoindre notre monde, que le bruit d’un tambour se fit entendre dans la rue. Le frère et la soeur se levèrent d’un bond, renonçant pour un temps à faire partie du genre humain. Le son du tambour, d’abord lointain, se rapprochait à toute vitesse. Les deux enfants se précipitèrent à la fenêtre pour admirer la fanfare qui devait être imposante, vu le tintamarre qui faisait trembler les vitres.

Les voilà devant la fenêtre qu’ils ouvrent avec précipitation. Ils se penchent, se penchent… tellement qu’ils manquent de tomber dans le vide. Puis ils se relèvent lentement et se regardent l’un l’autre étonnés. Les tambours, en bas, continuent leur tintamarre qui finit par devenir insupportable… Mais de cortège point! Personne à l’horizon!

Sans dire un mot, Amidou et Harida sortent de la maison en hâte. Il leur faut absolument éclaircir ce mystère. Ils se dirigent vers le bruit que font les tambours en se bouchant les oreilles avec leurs mains et finissent par déterminer d’où vient exactement cette musique infernale: elle semble sortir de terre, là juste devant leurs pieds. Amidou et Harida se penchent, se penchent de plus en plus bas… Comme s’ils étaient encore debout sur le rebord de la fenêtre de leur chambre. Ils finissent par s’accroupir, puis par se coucher sur le sol pour mieux l’examiner. Ils sentent l’odeur agréable de la terre humide, mais le tintamarre est si pénible à supporter qu’ils n’apprécient pas d’être ainsi étendus. Ils regardent attentivement chaque centimètre carré du sol, quand tout à coup Harida, rayonnante, tape sur l’épaule de son frère et lui montre un tout petit bonhomme qui frappe de toutes ses forces sur de pauvres tambours accrochés autour de sa taille. Il est un peu plus petit qu’une fourmi et il pourrait sans problème la chevaucher. Et les tambours qu’il maltraite sans pitié sont aussi grands que lui. Exaspéré par cette cacophonie, Amidou se met à crier le plus fort qu’il peut en direction du petit bonhomme:

– Assez, assez… Tu nous casses les oreilles!

Instantanément, les tambours s’arrêtent, tandis que leurs oreilles continuent quelque temps à vibrer. Une petite voix chagrine se fait alors entendre :

– Vous n’aimez pas ma musique?

Gênés, le frère et la soeur commencent par ne pas répondre, puis, Harida se décide:

– C’était bien, mais un peu fort.

La petite voix rétorque joyeusement:

– Je peux jouer moins fort si vous voulez…

Et sans attendre, le petit bonhomme se remet à taper sur ces tambours, à peine moins fort qu’avant. Amidou et Harida ne peuvent s’empêcher de se boucher les oreilles, mais le musicien ne remarque rien et continue à jouer de plus belle. Alors Amidou, crie une fois encore.

– Assez, assez!

Le drôle de petit être fait taire ses tambours et considère avec étonnement les deux enfants-géants.

– Est-ce que je joue encore trop fort?

– Oui, répond gentiment Amidou… Mais attends! N’as-tu pas envie de parler un peu avec nous?

– Parler? Pourquoi faire… Moi, je joue du tambour!

– Oui, c’est bien, mais on pourrait quand même parler, discuter… Tu peux nous raconter d’où tu viens par exemple, qui tu es…

– Si vous voulez… Moi, je suis le lutin-tambour, et je joue du tambour, dit le petit homme tout fier.

– Et c’est tout? demande Harida timidement.

– Oui. Je suis né avec des tambours collés autour de mon corps et je passe mon temps à jouer du tambour. Mais là où j’habite, personne ne m’entend jamais. Alors je peux jouer aussi fort que je veux.

– Personne ne t’entend lorsque tu tapes sur tes tambours? Ils sont tous sourds alors… s’exclame Harida.

– Tiens, c’est vrai… vous m’avez entendu, vous. Comment ça se fait? Normalement personne ne m’entend. Pas seulement les lutins, mais tout le monde. Les humains, les chiens, les oiseaux… C’est triste de faire de la musique sans que personne vous entende jamais. Et puis l’autre jour, il y a longtemps, la fée…

– La fée? interrompt Harida avec les yeux qui pétillent.

– Oui, la fée des lutins. Elle m’a dit que si un jour quelqu’un réussissait à m’entendre jouer du tambour, je redeviendrai un petit lutin comme les autres. Que je deviendrai le meilleur musicien du monde et que je saurai jouer de tous les instruments de musique.

 – Ah! Alors tu peux rentrer chez toi et devenir un grand musicien…

Amidou avait dit cela sans conviction.

– Non, je ne peux pas, répond tristement le petit lutin. D’abord où j’habite, c’est beaucoup trop loin. Je suis parti il y a si longtemps…

Le petit lutin sèche furtivement quelques larmes tandis que Harida curieuse et compatissante lui demande:

– Pourquoi?

– On se moquait souvent de moi, avoue le lutin. Mais ce n’est pas ma faute si je suis né avec des tambours collés au corps. Ce n’est pas ma faute si personne ne m’entend. Alors, un jour je suis parti, sans rien dire à personne. Cela fait bien longtemps, et personne ne se souvient plus de moi, même la fée.

– En es-tu sûr? demande doucement Harida.

– Cela ne peut pas être autrement. d’ailleurs, même si la fée se souvenait de moi, il faudrait…

Le lutin hésite.

– Il faudrait? interroge Amidou.

– Que ceux qui m’ont entendu viennent avec moi pour raconter cette histoire. Qui le croirait sinon? Et ça bien sûr je ne peux pas vous le demander. J’habite si loin…

– C’est bien ennuyeux… Mais dis-nous où tu habites. On ne sait jamais, dit Amidou.

– Dans la forêt aux mille fleurs d’or.

– Je ne vois pas où elle peut être, répond Amidou après réflexion.

Harida, cependant, reste pensive. De grandes fleurs jaunes tournoient dans sa mémoire, inlassablement. C’est un souvenir confus. Rien de précis et pourtant ces fleurs jaunes, elle doit bien les avoir vues une fois quelque part. Et puis soudain, elle s’écrie:

– Mais c’est la forêt dans laquelle on va tout le temps se promener avec papa et maman! En été, il y a une clairière recouverte de fleurs jaunes.

– Bien sûr, renchérit Amidou. Et puis elle n’est pas si loin. En un quart d’heure, on peut y être. Allons-y.

– Vous êtes sûrs? J’ai marché très, très longtemps, vous savez…

– Oui, mais toi tu es tout petit et tu fais des tout petits pas.

Sur ce, Harida le prend délicatement dans sa main, et elle réalise avec surprise qu’il est beaucoup plus lourd que ce qu’elle imaginait. Comment si petit, pouvait-il être aussi lourd? Elle le regarde avec surprise et le passe à son frère, car décidément il est bien trop lourd pour elle, ce petit grain de rien du tout. Lorsqu’il le prend dans sa main, Amidou est aussi surpris que sa soeur. Et il doit s’aider de sa seconde main pour réussir à porter le lutin.

– Comment fais-tu pour être si lourd? ne peut s’empêcher de demander Amidou.

– C’est à cause des tambours et du monde.

– Du monde?

– Oui. Des tambours et du monde.

Amidou et Harida considèrent, de plus en plus étonnés, le tout petit bonhomme. Croit-il donc porter le monde sur ses épaules, comme les tambours? Les deux enfants renoncent à poser des questions et s’en vont d’un bon pas vers la forêt en compagnie de leur petit compagnon qui s’est remis à jouer du tambour avec entrain. Résignés les enfants subissent la cacophonie.

Pour se donner du courage, Amidou fredonne une chanson qu’il n’entend même pas, le tambour couvrant tous les autres bruits. Mais, plus ils se rapprochent de la forêt, plus le lutin devient lourd. Lorsqu’ils en arrivent tout près, le lutin est devenu si lourd que chaque pas coûte un effort immense au pauvre Amidou. Sa marche devient de plus en plus lente, de plus en plus pénible. Harida l’encourage du mieux qu’elle peut. Ils sont en route depuis une heure déjà… alors qu’habituellement il ne leur faut qu’un quart d’heure pour arriver à la forêt, cette forêt qui leur semble si lointaine à présent. Le petit homme, quant à lui, ne s’en fait pas. Il ne réalise pas l’effort déployé par Amidou pour le transporter et continue gaiement à frapper sur ses tambours. Bientôt, Amidou épuisé s’arrête sans oser cependant poser le lutin à terre.

– Aide-moi, Harida. Porte-le un moment, s’il te plaît.

Harida fait une moue dubitative, mais elle tend néanmoins les mains. Amidou dépose le lutin délicatement sur les paumes tendues. Harida se sent vaciller. Elle tente de faire un pas, mais s’écroule avant de l’avoir accompli. Assise par terre, elle ne lâche pas le lutin qui a fini par cesser de jouer du tambour.

– Que se passe-t-il? demande le petit homme de sa voix fluette. Nous sommes arrivés?

– Non, mais tu es si lourd… répond Amidou. Comment cela se fait-il?

– Lourd? Moi?

Le Lutin se met à rire.

– Même pour un lutin j’étais considéré comme léger!

Ni Harida, ni Amidou n’ont envie de répondre. Mais ils lui demandent malgré tout de marcher un peu. Au bout de dix minutes, le bonhomme n’a guère avancé : à peine ce qui correspond à un petit pas d’enfant. Le frère et la soeur se rendent bien compte qu’à ce rythme-là, ils ne parviendront jamais dans la forêt aux mille fleurs d’or. Alors, prenant son courage à deux mains, le petit garçon soulève le lutin, fait quelques pas, puis le repose. Il avance encore un peu, puis s’arrête. Combien peut-il bien peser ce lutin? Au moins cent kilos! Bientôt deux cents à coup sûr. Amidou sue à grosses gouttes. Tous ses muscles lui font mal. Harida participe à l’effort de toute la force de sa pensée. Elle souffre avec lui. Mais bientôt le bonhomme est si lourd que Harida doit aider son frère à le porter. Et c’est vraiment étrange de voir ces deux enfants peiner à porter une si petite chose. Quant au lutin, il a cessé de sourire: il a compris que c’est du sérieux. Il aimerait tant devenir un petit lutin comme les autres… enfin presque, parce qu’il veut aussi être le meilleur musicien du monde! Et si Amidou et Harida ne parviennent pas à le ramener chez lui, c’en est fini de tous ces beaux rêves. La fée a bien dit qu’on doit l’accompagner jusque chez lui…

 Alors mu d’une impulsion subite, il se met à chanter, à chanter comme il ne l’a jamais fait, d’une voix si claire et si belle qu’il en reste lui-même stupéfait. C’est la première fois qu’il chante, la toute première. Ravi, il teste sa voix et oublie tous ses soucis. Quant à Amidou et Harida, ils sont fascinés par ce chant divin. Et peu à peu le poids qui leur paraissait si insupportable devient léger, léger au fur et à mesure que le lutin chante. Comme si tant de notes de musique refoulées avaient pesé sur le petit homme. Et lorsqu’ils arrivent enfin au coeur de la forêt des lutins, il est devenu si léger que Amidou ne perçoit même plus sa présence dans la main.

A leur arrivée, ils sont accueillis par le village entier qui a entendu de loin la mélodie. La fée s’avance alors, et le lutin intimidé se tait:

– Tu as réussi la mission que je t’ai confiée. Je t’en félicite. Tu nous as ramené deux êtres humains dignes de nous voir et tu as enfin découvert tes dons véritables. Tu n’étais en réalité pas le lutin-tambour que tu avais cru être, mais tu es le lutin-chanteur, lutin-charmeur. Tu t’es toujours laissé tromper par ton apparence, de même que tous ceux qui t’entouraient et tu n’as jamais cherché à savoir qui tu étais vraiment. Maintenant tu le sais et je vais te libérer de tes tambours.

A ces mots, les tambours qui, depuis sa naissance, étaient collés à son corps, tombent à terre. Le lutin soudain trop léger se met à flotter dans les airs. Heureux, il se remet à chanter. La fée s’approche du lutin-chanteur, avec une petite boîte en bois. Elle l’ouvre et récolte ainsi les notes égrenées par le lutin. Lorsqu’il a terminé, elle referme la boîte et l’offre à Harida et Amidou.

– Lorsque vous serez tristes ou mélancoliques, lorsque vous vous sentirez seuls et incompris, il vous suffira d’ouvrir la boîte pour vous sentir mieux.

Harida curieuse teste tout de suite ce nouveau cadeau et entrouvre la minuscule boîte. Aussitôt s’en échappe la belle voix du lutin. La fillette la referme doucement, à regret.

– Maintenant, partez, dit la fée, et surtout ne dites à personne que nous existons.

Les deux enfants promettent, regardent encore une fois cet étrange petit village et leurs habitants. Ils aimeraient serrer dans leurs bras le lutin-chanteur… Mais ils se contentent de lui faire un signe de la main. Le lutin voudrait les remercier, mais il a la gorge nouée et de petites larmes coulent le long de son visage.

C’est ainsi que Amidou et Harida retournent chez eux, avec leur précieuse petite boîte. Et personne, personne ne saura jamais d’où elle vient. Car les deux enfants ont promis de ne rien dire. Mais parfois, dans le quartier de Amidou et Harida, une voix sublime s’élève, fascinante. Alors tout le monde s’arrête pour l’écouter, apaisé. Personne ne sait qui est le chanteur mystérieux, sauf Amidou et Harida. Et comme la boîte est magique, les mélodies ne sont pas toujours pareilles.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

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