Cover Le retour

Les initiatiques : Le retour

Le vieillard se tortille sur son siège, il faut absolument qu’il leur dise à tous, qu’il leur parle… Tandis qu’une main qui se veut apaisante se pose sur son bras.

– Je dois y aller, je dois leur parler.

– Calme-toi grand-père. Tout ça n’est pas si important.

– Non, il faut absolument que je leur dise…

– Tu m’avais promis…

Mais Firmin, le vieux, ne l’écoute déjà plus. Il est soudain terriblement pressé. Arnaud avait toujours appelé son vieil oncle « grand-père », car son vrai grand-père, il ne l’avait jamais connu. Et puis il avait besoin de quelqu’un à protéger, quelqu’un qui soit de sa famille. Alors, lorsque cet oncle oublié de tous était venu frapper à sa porte, il n’avait pas hésité un instant à le prendre chez lui, malgré la désapprobation générale.

– Tu ne sais rien de lui. Qui te dit qu’il ne raconte pas des histoires? Qui te dit qu’il est vraiment de ta famille?

Mais Firmin était vieux et, à ses yeux, c’était un motif suffisant pour l’héberger. D’ailleurs qu’importait s’il n’était pas de sa famille. Le vieillard était attachant, malgré ses lubies, et il avait su se faire aimer d’Arnaud.

Ce jour-là, il avait voulu assister à une conférence réunissant de nombreux scientifiques venus du monde entier pour parler de l’avenir de la planète. Arnaud avait tenté de dissuader Firmin de s’ y rendre. Cette réunion ne le concernait pas. Il n’ y comprendrait rien, et puis pourquoi celle-là plutôt  qu’une autre qui toucherait un public plus large ? Il avait d’ailleurs lu quelque part qu’il se donnait une conférence publique sur le même sujet dans peu de temps. Il n’ y avait rien eu à faire. Firmin voulait assister à cette réunion et pas à une autre. Egal qu’elle soit destinée à d’éminents spécialistes. Arnaud avait alors voulu connaître la raison de cet entêtement. Le vieillard s’était contenté de sourire d’un air mystérieux.

Le jeune homme avait espéré que Firmin oublierait sa lubie. Mais le vieux avait une mémoire d’éléphant. Le jour J était arrivé. Une heure avant la conférence, Firmin s’était soigneusement préparé. Il avait choisi sa plus belle canne et avait demandé à Arnaud le plus simplement du monde s’il souhaitait l’accompagner. Le jeune homme n’avait pas eu le choix.

Et voilà que soudain, Firmin était pris d’une inspiration aussi subite que déplacée – ou bien était-ce prémédité depuis longtemps ? Voilà que soudain sa voix résonne du fond de la salle. Il tousse un peu pour éclaircir sa voix rauque et se lève face à la docte assemblée. Il s’approche péniblement de l’estrade sur laquelle se pressent les professeurs fiers de leur importance. Arnaud voudrait le retenir, mais le vieux semble porté par une force venue d’ailleurs. Vaincu, le jeune homme ne cherche plus à influencer le grand-père qui s’éloigne la tête haute, malgré son dos courbé par l’âge.

La canne du vieux heurte le sol en boitillant et s’avance avec difficulté vers l’estrade. Le public se retourne étonné. Seule résonne cette canne qui progresse inexorablement vers le but qu’elle s’est fixée. La voilà qui s’arrête enfin et fait face à la foule incrédule, stupéfaite, lorsque le vieil impotent lui adresse la parole. Comment a-t-il osé, ce vieillard-là, interrompre une telle réunion?

Sa voix forte tremble d’émotion tandis que des phrases se déversent en un flot intarissable sur l’assemblée qui reste digne et muette. Personne n’ose rire de tant d’émotion spontanée que nul  ne comprend. Il parle de déserts, le vieux, de déserts immensément beau, d’une expérience unique qu’il a envie de partager. Il parle de bonté et d’amour à tous ces scientifiques qui n’y connaissent rien. Ses mots sont étranges. Quelques touches de couleurs qu’un artiste aurait déposées dans l’espace, au hasard. Va-t-il réussir à terminer son discours? Ses yeux sont remplis de larmes, submergés qu’ils sont par une émotion intérieure intense. Doucement, on le prend par l’épaule, on le remercie gentiment… Quelques paroles encore dans la précipitation… et le taoïste retourne à sa place aidé de sa canne qui boîte un tout petit peu moins. Joie du partage…

Arnaud regarde l’être lumineux qui s’assoit à ses côtés. Est-ce le même homme? Que s’est-il passé de si important qui lui échappe? Le petit-fils considère les auditeurs sagement assis sur leur siège, qui paraissent écouter avec attention un orateur des plus sérieux… Il s’aperçoit alors que tous ces hommes dignes ont changé eux aussi. Comme s’ils avaient perdu de leur froideur scientifique, comme s’ils avaient été mis à nu par un discours bien au-dessus de leur entendement. Plus personne n’écoute l’orateur qui ne sait lui-même plus ce qu’il dit. La réalité est perçue différemment. L’essentiel a changé de perspective.

Le colloque se termine en queue de poisson. Et quand Firmin se lève pour se diriger vers la sortie de la salle, tout le monde le considère avec un respect auquel aucun des scientifiques présents n’avait eu droit. Personne n’avait rien compris, ou du moins tous croyaient n’avoir rien compris. Cependant, la plupart des auditeurs se souviendraient longtemps de ce discours étrange et émouvant.

Le lendemain, Firmin fit ses bagages et quitta Arnaud sans une explication. Mais dans la chambre qui avait été la sienne, une dizaine de cannes gisaient sur le sol, inertes, désormais inutiles.

Écrit par : Sylvie Guggenheim Lu par : Charlotte Girard

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