Les fantaisistes : Le secret de Coralie

Jimmy n’était pas un petit chat comme les autres. Non que son pelage ou ses yeux étaient particuliers. Jimmy n’était ni vert ni rouge, il était noir et blanc tout simplement comme de nombreux chats de gouttière. Sa maîtresse, Coralie, savait bien que son chat était exceptionnel, comme tous les chats que l’on aime, mais elle ne savait pas à quel point Jimmy était curieux. A dire vrai, c’est en plein milieu de la nuit, que Jimmy s’est senti naître.

Une nuit de pleine lune qui l’avait réveillé brusquement. Un rayon plus violent que les autres l’avait frappé en plein museau. Et voilà que tout à coup, Jimmy s’était mis à penser. A réfléchir!

– Que vais-je bien pouvoir faire de ma vie?

Car au fond, une vie de chat qui se repose, qui mange et qui parfois part à la chasse ne lui suffisait soudain plus. Il décida donc de s’instruire, histoire de tromper l’ennui. En fort peu de temps, Jimmy sut lire et parler sans que sa maîtresse n’en devine rien. En plein milieu de la nuit, on entendait parfois une drôle de voix miaulante qui récitait inlassablement les mêmes poèmes, comme on répète une gamme. La journée, sans en avoir l’air, Jimmy lisait par dessus l’épaule de sa petite maîtresse qui elle aussi adorait lire. Parfois, lorsque Jimmy avait décidé de lire autre chose, il faisait tomber de la bibliothèque le livre qui l’intéressait pour que sa maîtresse le choisisse. Coralie de toute façon lisait tout ce qui lui tombait sous la main, et presque toujours à haute voix. C’est d’ailleurs comme cela que Jimmy avait appris à lire.

Un beau jour, Jimmy s’estima prêt à exprimer sa nouvelle personnalité en plein jour. Assis sur le dossier du fauteuil où sa maîtresse lisait, il se mit à lui susurrer des mots doux à l’oreille. D’abord, sous forme de miaulement franc, puis plus distinctement.

– Chère petite maîtresse que j’aime. Ce livre est vraiment ennuyeux, tu ne trouves pas?

Coralie répondit sans réfléchir, à ce qui venait de se passer.

– Oui, c’est vrai. Je crois que je vais y renoncer.

Mais lorsque la drôle de petite voix miaulante et doucereuse reprit:

– Tu as bien raison, cela ne vaut pas la peine de lire un livre ennuyeux jusqu’au bout.

Coralie sursauta et se retourna brusquement, prête à s’en prendre à son frère qui lui faisait une farce sans aucun doute. Mais elle eut beau le chercher partout, elle ne le trouva pas. Jimmy quant à lui s’amusait de voir sa maîtresse perplexe et pour la première fois, il se mit à sourire, d’un véritable sourire, d’un sourire presque humain. C’est à ce moment précis que le regard de Coralie tomba sur le chat. Ce sourire qui coupait la face de son chat en deux la laissa sans voix, pendant un instant, puis sans y penser, elle s’adressa au chat comme elle le faisait toujours:

– J’ai toujours cru que le sourire était le propre de l’être humain. Comment se fait-il que toi tu souries ainsi.

Le sourire du chat s’accentua encore s’il était possible.

– On dirait que tu me comprends, reprit Coralie avec étonnement. Je ne suis pas sûre que cela te convienne de sourire. Tu a l’air vraiment bizarre.

Vexé, Jimmy ne put s’empêcher de s’exclamer de sa drôle de voix.

– Comment ça bizarre? Je m’humanise et on me le reproche?

Coralie resta bouche bée et ne sut que répéter en bégayant

– Tu parles… tu parles…

– Oui, je me suis exercé, répondit Jimmy très fier.

Puis, sans transition:

– Si on partait en voyage tous les deux…

Du coup Coralie oublia qu’elle parlait à un chat et laissa tomber:

– Je suis bien trop petite pour ça.

Jimmy lui fit signe de la suivre. Coralie obéit, curieuse. Le chat s’était rapproché de la bibliothèque et fit tomber plusieurs livres à terre. Coralie commença par s’indigner, mais le chat posa une patte devant sa gueule comme pour lui dire de se taire. Décidément ce chat devenait presque trop humain. Elle s’approcha encore et aperçut coincé au fond de la bibliothèque un tout petit livre, si petit qu’il tenait dans la paume d’une main. Intriguée, la fillette l’ouvrit. Il ne contenait que des minigravures de villes et villages. Déçue, elle s’apprêtait à le reposer lorsque le chat, plein d’enthousiasme s’exclama:

– Détrompe-toi petite Coralie, ce livre n’est pas ce qu’il paraît être, il est bien mieux que cela. Où voudrais-tu aller?

– En Afrique.

– Non, on ne peut voyager qu’en Suisse dans ce livre-là.

– Là, c’est joli, répondit Coralie en pointant la photo de Bâle.

– D’accord, alors viens avec moi.

Jimmy frôla de sa patte avant droite l’illustration, l’air se troubla, des millions de grains de poussière les entourèrent, les faisant tousser un peu. Lorsque Coralie et le chat réussirent à nouveau à distinguer leur environnement, ils se trouvaient en pleine ville de Bâle, face à sa cathédrale. Ils étaient à peine arrivés que soudain, la terre se mit à trembler projetant Coralie à terre tandis que Jimmy prenait ses pattes à son cou. Il prit tout de même la peine de crier à Coralie de s’éloigner de la cathédrale qui commençait à vaciller. La fillette se glissa sous un chariot qui était stationné là. Le tremblement de terre lui sembla durer des heures, beaucoup trop longtemps en tous cas. Coralie en voulait un peu à Jimmy de l’avoir emmenée là. Lorsque la terre eut enfin cessé de trembler, la fillette partit à la recherche du chat au milieu d’un chaos d’éboulis. Elle le retrouva rapidement.

– Quelle bonne idée tu as eue de nous emmener ici. On a failli mourir écrasés.

– Je ne pouvais pas prévoir que l’on arriverait en plein tremblement de terre.

– Et maintenant comment va-t-on retourner chez nous?

– Ne t’en fais pas. J’ai pris la précaution de mettre le livre dans la poche de ta veste. Il suffira d’enlever le signet de la page.

Accompagnant du geste sa parole, Jimmy retira le signet du livre, l’air se troubla, des millions de grains de poussière les enveloppèrent et ils se retrouvèrent dans le salon. Coralie poussa un soupir de soulagement lorsque sa mère pénétra dans la pièce. La petite fille était prête à lui raconter son aventure, l’histoire du chat qui parlait… Mais elle n’en fit rien. Ce serait son secret à elle et à Jimmy. Elle sentait que ce n’était que le début d’une belle amitié avec ce chat un peu fripon capable de magie. Qui sait dans quelle aventure il l’entraînerait la prochaine fois !

Écrit par : Sylvie Guggenheim Lu par : Sylvie Guggenheim

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