Contes de Noël : Le sourire

L’enfant pleure, il se sent triste sans savoir pourquoi. Assis par terre, il dessine une forme qui ne signifie rien. Sa mère est là et pourtant elle est absente. S’aperçoit-elle seulement de la mélancolie de l’enfant ?

La vieille pleure, elle est si seule depuis que son époux est parti. Il était usé : c’était l’heure pour lui. Elle a appuyé sa tête contre le mur pour y déposer un chagrin bien trop pesant pour elle.

Un homme marche dans le froid sans se soucier de la neige qui chatouille son crâne dégarni. Il cherche du sens, un sens à sa vie. Pourquoi la vie ? A quoi bon ?

Lorsqu’elle se réveille, Amina se sent lourde de tous ces malheurs perçus dans son sommeil. Depuis plusieurs nuits déjà, la jeune femme rêve du désespoir de l’humanité. Et quand elle se lève à l’aube, elle est encore plus lasse que la veille au soir.

Ce matin du 24 décembre, elle est épuisée et songe que jamais elle ne parviendra à la fin de cette journée. Comment soulager cette misère humaine qui vient hanter ses rêves ? Elle a le sentiment que tout le bonheur du monde repose sur ses épaules. Et même à cet instant, alors que la nuit est derrière elle, des larmes cascadent dans son cœur.

Péniblement, elle s’assied au bord de son lit. Elle se sent vieille et inutile. Sans grande conviction, elle se prépare un petit déjeuner. A quoi bon ? Elle se surprend à penser comme l’homme de son rêve. Pourquoi ses nuits envahissent-elles ses journées ?

Puis elle se traîne à son bureau, la mine tourmentée. Ses collègues la saluent du bout des lèvres, comme si sa grisaille intérieure était contagieuse. De toute façon, elle est transparente comme le monde. Elle se met à travailler, travailler, travailler pour oublier qu’elle est triste du désespoir de l’enfant, de la vieille, de l’homme et de tous les autres. Quand elle rentre chez elle au début de l’après-midi, la neige tombe, glaciale. Elle marche, comme l’homme, la tête nue, espérant refroidir son tourment. Elle chemine longtemps. Mais alors que son corps est frigorifié et trempé, sa douleur la brûle. Elle finit par s’asseoir sur un banc recouvert d’une fine couche de neige. Qu’importe ! De toute façon, cette année, elle fêtera Noël sans personne avec qui partager, comme l’année d’avant, comme la précédente. Elle déteste cette fête qui ignore les solitaires… s’il était vraiment bon et plein d’amour, Jésus aurait-il voulu cela ? Il ne peut être bon, puisqu’elle est seule comme les êtres peuplant ses cauchemars. Elle n’aime pas Jésus, elle ne s’aime pas elle-même. Ses larmes intérieures débordent soudain et réchauffent son visage paralysé par le froid.

Elle reste ainsi prostrée sur son malheur jusqu’à ce qu’un gant mité se pose sur son épaule. Amina lève lentement la tête, hésite, effleure du bout des doigts la laine gonflée d’humidité. Son regard s’y accroche, s’en libère, se promène sur la manche sombre d’un manteau sale et usé et termine son voyage sur un visage creusé par le temps : la vieille dame de son rêve. Pourtant, la jeune femme a le sentiment qu’elle est différente. Certes, ses traits sont en tous points semblables, mais il y a un petit quelque chose qui n’est pas pareil. Amina ne saurait dire quoi.

– Venez ! Il y a une soupe chaude qui nous attend à quelques rues d’ici. C’est là que je vais à chaque Noël.

La jeune femme se lève et suit la vieille qui lui raconte la neige et le froid, le passé, son passé, son époux décédé il y a quelques années. Elle lui raconte sa petite vie au quotidien, chacun des gestes simples qui la rendent heureuse… Tout cela d’une petite voix tranquille qui fait du bien à Amina. Et soudain celle-ci comprend. Elle comprend que la vieille de son rêve pleurait, alors que celle-ci irradie d’une joie simple, sans artifice. Et lorsqu’elle retrouve autour de la soupe l’homme et l’enfant de ses nuits, elle sait que ce n’était pas leur désespoir qu’elle ressentait, mais le sien. Si elle ne peut soulager la misère du monde, d’un sourire elle peut faire renaître l’espoir dans le cœur des gens qu’elle croise au hasard de sa vie. Ce soir, elle fêtera Noël en compagnie d’inconnus, solitaires comme elle, d’inconnus qu’elle ne reverra jamais, mais qu’elle chérira toujours en son cœur. Grâce à eux, elle a compris la valeur d’un sourire et d’un partage, elle sait désormais que chaque rencontre est précieuse et riche d’enseignements.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

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