Les poétiques : Les mots

Les mots glissent, glissent les uns sur les autres, se mêlent, s’entremêlent. Ils forment un écheveau compliqué dont il est impossible de découvrir le début et la fin.

Ils glissent les uns sur les autres, emmêlent leur sens sans savoir ce qu’ils veulent dire. Sans connaître le fin mot de l’histoire… le fin mot…

Ils rient, ils sautent, ils jonglent, se heurtent les uns contre les autres. Ne comprennent rien de ce qu’ils font. Se demandent pourquoi là plutôt qu’ici. Pourquoi avant plutôt qu’après. Ils se chevauchent, se côtoient, s’approchent, se jaugent, hésitent, se désirent.

Les mots, les uns avec les autres, aimeraient s’échapper, courir hors du carcan, hors de l’écran, hors de la feuille, ils voudraient quitter cette prison, les uns à côté des autres, toujours, à côté, jamais ailleurs, l’un après l’autre. Toujours. Pas tous ensemble. Pas libres d’être ensemble, comme ils le veulent.

Ils voudraient dire quelque chose. Sont jaloux de ce quelque chose qui signifie tout et rien. Sont en colère contre le tout et le rien… qui n’y peuvent rien.

Les mots glissent, glissent, se désirent les uns les autres, se mêlent, s’entremêlent au rythme d’une chanson qu’ils sont seuls à entendre, séparément. Ils chuchotent, murmurent, soufflent d’un soupir sur l’autre qui n’est pas lui, l’autre qui est là où ils voudraient être. Jamais là où il faut, quand il le devrait.

Les mots se déchirent, s’entredéchirent, féroces, refusent des phrases qui les emprisonnent. Les uns à côtés des autres. Toujours à côté. Avant ou après, jamais pendant ou en l’air. Des mots en l’air tout doucement qui s’envolent. Et voilà une plume qui les accroche, les couche sur le papier. Couchés, sans jamais bouger.

Les lettres aussi se lassent d’obéir à la main qui les trace. Elles trépignent, elles fourmillent d’idées.
La main se lasse, l’esprit n’en peut plus, n’en peut rien.

Les mots crient, les lettres hurlent, réclament leur indépendance pour pouvoir glisser les uns contre les autres, les uns sur les autres, les uns dans les autres. Mêlent leur substance, leur signification d’être.
La main se lasse, la main se crispe.

Lesmotslesmotsserévoltentplusqu’unseuletuniquemotledernieretlepremier.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

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