Les loufoques : L’homme au champignon

Ridicule. Ridicule, ce petit homme avec ses yeux tout ronds de perpétuel étonné. Il se baladait avec un drôle de champignon sur la tête, très fier.

Que croyait-il donc ? Se prenait-il pour le roi des champignons ? Je ricanais doucement, dans mon coin, l’œil goguenard. Un champignon sur la tête, quelle idée ! Il marchait dans ma direction, l’air de rien, et moi, je continuais à rire de son ridicule. Non, mais visez sa tronche à celui-là !

Puis soudain, sans que je m’y attende, le gars pointa son regard droit sur moi. Un regard étonné et tout rond. Je me retournai, espérant ne pas être la cible de ces yeux globuleux. Pas de chance : derrière moi, il y avait juste l’arbre sur lequel j’étais appuyé.

Horreur ! Se pouvait-il donc qu’il m’ait vu, qu’il me regarde, moi ? N’étais-je donc pas invisible ? A ses yeux ? Aux yeux du monde ? Mes derniers espoirs s’évanouirent quand je réalisai que le petit homme fonçait sur moi avec une détermination surprenante pour un étonné de sa sorte. Était-ce Dieu possible, venait-il vraiment vers moi ?

Par mesure de précaution, je me déplaçai un peu sur la gauche. Tant pis, si je n’avais plus rien sur quoi appuyer mes années. Cependant, le bonhomme, pas du tout perturbé par ma feinte, dévia d’autant sa trajectoire première, et m’arriva dessus comme un boulet de canon. Pas moyen de l’éviter. Je crus qu’il allait m’écrabouiller, mais il s’arrêta à dix centimètres de moi. Et, me regardant par en dessous de son air rond et étonné, il sembla sur le point de m’adresser la parole. La honte ! Surtout que, pas loin, il y avait des amis à moi qui commençaient à rigoler eux aussi. J’ai bien songé à m’enfuir, mais j’étais cloué par cette contemplation fixe, ronde et étonnée. Trop étonnée pour être honnête.

L’homme resta ainsi des secondes tellement longues que j’allais finir par l’interroger, par me fâcher de tant d’insistance, quand il éclata de rire. Au début, c’était un petit rire nerveux, aux éclats, ponctué de gloussements de poule étonnée… Ridicule, terriblement ridicule… comme l’homme bizarrement champignonné. Je regardai mes amis pour les prendre à témoins… Ils riaient. Je souris, certain de ma supériorité. Seulement, le rire de l’homme n’en finissait pas. Plus de gloussement, plus qu’un fou rire irrésistible que je ne comprenais pas… Est-ce que par hasard cet être stupide se moquait de moi ? Impossible ! Personne, personne ne s’était jamais gaussé de moi. J’étais trop… enfin, j’étais tellement merveilleux… merveilleux… beau, intelligent… parfait, quoi ! Au fond, il était jaloux. Jaloux de ma perfection, c’était certain.

Sûr de moi, magnanime, je me mis à rire moi aussi, prêt à participer généreusement à son hilarité… Seulement, le nain minable qui se tenait devant moi ne comprit pas le geste que j’esquissais par bonté pour lui… Il cessa brusquement de secouer sa vilaine bedaine, rangea ses dents dans ce qui lui servait de bouche et je me trouvai seul à exhiber bêtement mes amygdales. L’être grossier, qui ne méritait même pas d’appartenir au genre humain, me jeta un dernier regard rond, étonné, et me tourna le dos sans plus d’explication. Il me laissa nu, dénudé… De mon arrogance, il ne restait plus qu’un petit tas de riens rampants. Et moi planté au milieu de tout, bête et ridicule avec ma perfection piétinée et inutile, je contemplais mes pieds qui caressaient machinalement un champignon du bout de leurs chaussures… Peut-être que si je m’en coiffais, je me sentirais moins bête…

Écrit par : Sylvie Guggenheim

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