Contes de Noël : L’inconnu

Noël! Noël! Madame Roche se dépêche. Elle passe en courant à travers quelques magasins, glane ici et là les derniers cadeaux pour les invités de dernières minutes. Et puis, il lui faut absolument un cadeau supplémentaire, celui pour l’invité oublié.

En fait, elle a toujours pensé à l’inconnu qui viendrait un jour sans avertir. Un homme venu d’ailleurs, un homme qui ne connaîtrait personne en ville. Il viendrait chargé d’un fardeau d’incertitudes, les bras lourds de fatigue et les poches vaporeuses à force d’avoir été toujours vides. Il aurait faim, son regard serait chargé de désespoir…

Et voilà que soudain, devant lui, se dresserait Madame Roche, aérienne, pleine de compassion… La sauveuse! Elle lui donnerait son cadeau d’un geste majestueux, mais néanmoins rempli de douceur. Les yeux de l’homme se seraient remplis de larmes et il aurait saisi les mains de sa bienfaitrice avec reconnaissance. Elle aurait alors simplement répondu, souveraine de modestie: « C’est tout naturel, mon brave! » Elle aurait été très fière de son geste qui somme toute n’était pas si naturel.

Des années durant, Madame Roche avait traîné derrière elle cette fable, espéré rencontré l’être qu’il lui faudrait tirer du désespoir… Mais personne n’avait eu besoin de son cadeau. Au fil des ans, les présents s’étaient accumulés dans son grenier. Pour rien au monde, elle n’aurait donné un seul de ces cadeaux à un autre que l’inconnu nécessiteux. Et jamais non plus, elle n’aurait renoncé ne serait-ce qu’une seule fois à partir à la recherche d’une nouvelle idée de cadeau pour l’inconnu, à chaque Noël.

Cette année, pour la première fois, Madame Roche n’est pas inspirée. Elle a couru toute la journée à la recherche de ce fameux cadeau… Rien à faire. Rien n’a l’heur de lui plaire. Pourtant, le temps passe, le temps presse. Dans moins d’un quart d’heure les magasins seront fermés. Légère, comme jamais elle ne l’a été, elle court, elle vole à travers les commerces, sans plus rien voir, désespérée de n’avoir rien su trouver. Lorsqu’elle se heurte à la porte fermée du dernier magasin dans lequel elle aurait voulu entrer, Madame Roche est sûre que le cadeau se trouvait dans celui-là. Elle s’effondre, malheureuse, sur un banc face au magasin. Amorphe, elle ne sent pas le froid qui lui mord la peau. Elle se sent en échec. Elle n’ose pas rentrer chez elle les bras vides. L’inconnu doit absolument avoir son cadeau. Sans cela… Madame Roche n’ose y penser.

Pendant longtemps, elle ère, hagarde, dans les rues. Les paquets qu’elle porte sous le bras finissent par peser lourds. Elle ne pense pas aux siens qui sans doute s’inquiètent. Non, elle n’y songe pas une seule seconde, trop obnubilée qu’elle est d’avoir failli à la mission qu’elle s’est imposée. Elle finit par laisser sur le trottoir les cadeaux qui pèsent trop lourds, tandis qu’elle continue son chemin au hasard des rues qui s’offrent à elle. Bientôt, elle ne sait plus où elle se trouve, elle a perdu la notion du temps et de l’espace. Pour finir, désespérée, congelée, elle s’accroupit frissonnante sous un porche. Recroquevillée, elle tente de rassembler en elle le semblant de chaleur qui lui reste au corps. Il ne lui reste plus qu’à se laisser mourir pense-t-elle. Au fond d’elle, une toute petite voix tente bien de lui dire qu’au fond cela n’en vaut pas la peine. Mais elle a trop froid pour l’entendre.

Malgré son engourdissement, elle réussit à percevoir un bruit insolite juste devant elle. A ses pieds, de petites pièces de monnaies, jetées là par quelques passants compatissants, jonchent le sol. Madame Roche en regarde quelques-uns s’éloigner avec indignation… Comment ose-t-on! Ne voit-on pas son superbe manteau de fourrure? De fait, elle a l’air si malheureuse, si frigorifiée, que personne ne remarque la richesse de ses vêtements. Seul son regard, seules ses larmes et son dos voûté sautent au regard bienveillant des passants. La rue se vide, bientôt tout le monde ira fêter Noël, devant un bon feu de bois, un sapin de Noël. Et cette chaleur alliée à celle de la famille sera bonne, réconfortante. Cette pensée fait soudain jaillir une lumière de compréhension dans l’âme de la pauvre femme. Sa famille! Elle l’avait complètement oubliée! Elle veut se lever à présent, la rejoindre, lui dire combien elle regrette de ne pas avoir été là en début de soirée… Ses doigts sont engourdis, ses jambes ne veulent plus répondre à ses ordres. Des larmes de dépit, de véritable désespoir remplissent les yeux de Madame Roche. L’inconnu est oublié, sa vanité piétinée. Et elle se prend à souhaiter ardemment connaître la véritable compassion, celle qui se pratique non pas pour flatter l’ego des personnes bien pensantes, mais celle des maîtres, la véritable, celle qui se pratique sans contrepartie.

Lorsqu’une main se pose sur son épaule, Madame Roche tressaille. Elle lève la tête et découvre un regard lumineux, si lumineux que son coeur en est réchauffé. Une voix chaude la soulève de terre:

– Venez !

Sans plus, sans un mot, sans explication. Et elle suit l’homme au coeur d’or qui l’emmène.

« C’est tout naturel », pense-t-elle. Et puis non, cette bonté-là est rare. Elle est simple, sans arrière-pensée. Madame Roche voit bien que l’homme ne pense rien, et qu’il agit spontanément, sans calcul. Elle comprend brusquement que son attitude à elle était artificielle et qu’aucun inconnu n’aurait voulu d’une telle compassion.

Pour la première fois elle passe Noël loin de chez elle, dans la chaleur d’un foyer où personne ne lui demande rien. Où tous lui offrent de la chaleur et de l’amour, simplement. Lorsqu’elle rentre bien plus tard chez elle, avec un bouquet de fleurs à la main, on lui demande:

– D’où vient ce joli bouquet?

Elle répond avec un sourire énigmatique:

– De l’inconnu…

Écrit par : Sylvie Guggenheim

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