Les poétiques : Rêverie

− Poussière, poussière ! Retourne à la poussière !
Debout, le dos tourné… retourné, détourné de son objectif. Ce dos qui lui fait face.

− Poussière, poussière ! Retourne à la poussière !
Il voudrait bien, mais ne peut pas, ne reconnaît pas le visage qui l’invoque dans ce dos tourné, retourné…
Devenir poussière, redevenir poussière pour faire plaisir à celle qui l’a inventé, lui. N’aurait-il pas mieux valu qu’elle ne le fasse pas exister ?
Des gouttes pleuvent sur son dos à elle. Si seulement il pouvait croiser ce regard qui s’est détourné, il pourrait retourner à la terre. Il verrait les larmes qui transpercent ce corps détourné, secoué… il s’en irait alors, pour ce chagrin, parce qu’elle le lui demanderait encore. Face à face.

− Poussière…. !
Plus qu’un murmure étouffé.
Elle l’avait supplié de venir. Il ne pouvait repartir si elle ne se retournait pas. Là. Maintenant.

Que fait-elle ? Pourquoi avance-t-elle vers le ciel en furie ?

− Regarde-moi. Regarde-moi, comme je te regarde et j’irai à la terre.
La tourmente, la tornade désolée, désolante s’approche pour te happer, t’aspirer, te démembrer.

− Ne la regarde pas. Tu te trompes. Tourne-lui le dos et ne me cache plus tes larmes. J’ai besoin des gouttes de ton dos tourné, détourné de son but. Toutes ces gouttes qui n’abreuvent rien.
Tes larmes pour me diluer, retourner à la poussière. Que ferais-je si la tornade t’avale ? Que ferais-je de moi si tu ne me regardes pas… je ne peux redevenir poussière si tu ne m’affrontes pas.

La tornade, la tourmente, ton désespoir et mon désespoir de toi.
TU m’as créé. Femme frêle. Femme-imagination. Femme-secret. Un rêve ne peut être tué que par celui qui le met au monde. Peut-être que si tu me voyais, tu renoncerais à me rendre à la poussière.

La tornade joue avec tes cheveux. Au cœur de la tempête, il est là, il est un autre, revêtu d’obscurité. Magnifique, splendide. Sur ton dos, la pluie a cessé. Tu t’avances, il te tend la main, séducteur…
Pourquoi l’as-tu créé ? Pourquoi l’as-tu invité, ce désespoir ? Pourquoi faudra-t-il que je me promène à la surface de la terre, invisible, inconnu, invention ? Pourquoi m’as-tu imaginé si ce n’est pour me faire vivre ou me tuer ? Je ne peux redevenir poussière, si tu ne m’affrontes pas.

Encore un mouvement et tu me condamneras à errer, moi, comme un des multiples autres fantômes de ton esprit fragile mais fécond.

Tu hésites… tu recules…
Tu te détournes… lentement… j’aperçois ton profil… quelques traces de pleurs séchés sur tes joues … puis ton visage… ton regard qui se pose sur moi, sur tous les autres que tu as imaginés. Tu nous souris, tu t’avances vers nous…

Nous attendons ta condamnation : « poussières, retournez à la poussière ! »…
Je perçois dans ton regard une lueur. J’attends. Rien ne vient.

Je sais à présent que tu ne prononceras pas la phrase fatidique. Maintenant que tu nous as affrontés, retrouvés, tu ne le peux pas.
Tu veux nous vivre. Chacun de nous, car nous sommes ce qu’il y a de plus beau en toi.

Écrit par : Sylvie Guggenheim

Voir aussi toute la rubrique Les poétiques