Les fantaisistes : Une terre sans arbre

Ce soir-là Sandra demanda à sa maman comment elle imaginait un monde sans arbres. Et comme d’habitude, sa mère lui répondit par un conte de sa façon et dont l’héroïne était une fois de plus Natacha.

« La petite Natacha était encore bouleversée de son aventure de la semaine précédente. Elle l’avait trouvée très désagréable. Te souviens-tu encore de ce monde fade et sans couleur? Eh bien ce matin-là, Natacha avait décidé de jardiner. Elle enfila donc son pantalon le plus vieux, un T-shirt délavé et des baskets. Elle trouvait que ses parents s’occupaient bien mal du jardin. Il y avait beaucoup trop de mauvaises herbes! Et chacun sait que les mauvaises herbes tuent les jolies plantes. Natacha commença donc à désherber le petit terrain. Elle y mettait tout son coeur, elle tenait à ce que le jardin soit beau. A genoux par terre, elle s’acharnait depuis un moment sur une mauvaise herbe récalcitrante, quand tout à coup, celle-ci se mit à bouger toute seule. Surprise, Natacha fit un bond en arrière. Que se passait-il donc? Lentement, l’herbe ondulait comme si elle suivait le rythme de quelque musique invisible. Bien qu’elle ne fût pas vraiment rassurée, Natacha se rapprocha néanmoins à nouveau de cette plante bien étrange. L’herbe se mit alors à tourbillonner à toute vitesse, creusant un trou dans lequel elle disparut, elle et sa danse incroyable. Curieuse, Natacha se pencha sur le trou béant qui dénaturait le jardin. Elle perdit l’équilibre et tomba dedans. Sa chute lui sembla sans fin. Elle finit néanmoins par toucher le sol et se vit entourée d’un magma en ébullition. Elle n’eut pas le temps de se remettre de ses émotions qu’un drôle de personnage à moitié arbre, à moitié humain se précipita sur elle et l’interpella plein de colère :

– Sais-tu ce que tu viens de faire? Tu viens de tuer une dizaine d’arbres en les arrachant du jardin de tes parents!

La pauvre Natacha ne savait que répondre. Ce qu’elle avait pris pour des mauvaises herbes était en fait de jeunes arbres plantés là par ses parents sans qu’elle le sache. Ne se souciant guère des états d’âmes de la fillette, le personnage continua:

– Regarde, regarde… si toutes les petites filles du monde arrachaient autant d’arbres que tu l’as fait en moins de 10 minutes, il n’y en aurait plus un seul sur terre.

Derrière lui, le paysage changea brusquement après qu’il eut fait un ample mouvement de la main. Horrifiée, Natacha aperçut un paysage désertique, composé de cailloux. Au loin des pâturages, des fleurs, certes, mais pas un seul arbre. Aucun oiseau non plus. Où auraient-ils construit leur nid? Sous le regard de la fillette, le paysage semblait défiler. Elle aperçut pour seuls êtres vivants des serpents et des scorpions qui glissaient sur la terre sans ombre tandis que quelques petits animaux malins s’étaient adaptés et vivaient sous terre, aveugles.

– Comprends-tu à présent? Sans les arbres, la vie est impossible pour bien des êtres vivants.

Sur ce, le personnage disparut, tandis que Natacha était projetée à nouveau dans le jardin de ses parents. Elle se précipita alors sur les pauvres arbres malmenés et les replanta soigneusement, en s’excusant auprès de chacun d’eux de son erreur. »

Comme sa mère semblait avoir terminé son histoire, Sandra, après un moment de réflexion, demanda soudain :

– Es-tu certaine que la vie serait impossible sans les arbres? Et si elle était possible, qu’est-ce qu’il y aurait de changé pour nous?

– Il est tard à présent. Une vie sur terre sans les arbres… on verra ça un autre jour.

Le lendemain soir, Sandra n’avait pas oublié sa question. Elle s’apprêtait à la reposer à sa mère quand celle-ci arriva dans sa chambre, le visage défait. C’était comme si elle venait de vivre un cauchemar épouvantable. Elle paraissait essoufflée, son teint était gris, et son air était si triste que Sandra eut pitié d’elle et lui donna l’occasion de renoncer à son histoire pour une fois. Mais sa maman tenait à lui raconter d’où elle revenait.

« Le monde où je me suis transportée tout à l’heure était bien différent de celui qu’on connaît à présent. Aucun buisson, aucun arbre pour abriter du soleil animaux et êtres humains. Les oiseaux ne savaient pas voler et construisaient leurs nids dans les herbes hautes, et bien souvent se faisaient manger par de petits prédateurs. Au Sud, l’être humain était tout petit de même que les animaux qui devaient se cacher entre les herbes pour éviter la morsure du soleil. L’homme quant à lui vivait dans des maisons de pierres basses. Il avait planté des forêts de parasols géants, comme pour remplacer les arbres qui n’existaient pas. Au Nord également, les hommes avaient ressenti le besoin de s’inventer des forêts, moins par besoin d’ombres que par soucis esthétique. Tous leurs arbres étaient de plastiques multicolores, de même que tous les meubles qui garnissaient leurs habitations.

J’ai rencontré Natacha dans un de ces pays sans arbres. Nous nous trouvions dans une forêt d’arbres en plastiques de toutes les couleurs du plus mauvais goût. Il faisait froid, mais le soleil brillait. Elle s’est retrouvée projetée dans ce monde-là en plein milieu d’un rêve, comme moi, d’ailleurs. Ni Natacha, ni moi, ne savions ce que nous faisions là-bas. Nous avons marché côte à côte sans nous parler. Des branches de ces arbres artificiels me frôlaient parfois et ce contact me faisait frissonner. Soudain, en plein milieu d’une clairière, nous nous trouvâmes face à une famille qui pic niquait, comme si elle était dans une véritable forêt. En guise de feu de bois, une sorte de machine en fer rougeoyante qui ressemblait un peu à un four à micro-onde. Rassemblés autour de cet étrange feu, ces personnes semblaient gaies. Toutes riaient et semblaient s’amuser. Pourtant, j’avais l’impression que ces rires étaient aussi artificiels que les arbres qui les entouraient. Natacha, plus courageuse que moi, s’est approchée d’eux pour les saluer. Je l’entendis leur demander où elle se trouvait. Mais bizarrement les rires et les discussions se poursuivaient comme si elle n’était pas là. Peut-être nos deux mondes ne pouvaient-ils pas s’apercevoir, peut-être étions-nous invisibles pour eux.

J’en étais là de mes réflexions, lorsque j’entendis soudain Natacha pousser un petit cri après avoir frôlé un de ces personnages. Celui-ci se retourna, et je dû retenir le cri qui me montait aux lèvres… L’homme était de plastique comme si les arbres qui l’entouraient avaient déteint sur lui. Son regard était vide, son rire et son sourire étaient surfaits. Du coup, Natacha s’enfuit en courant, tandis que les discussions semblaient reprendre de plus belle. En réalité, de même que le feu était artificiel, eux-mêmes n’étaient que des copies d’êtres humains. Des copies plastiques inoffensives, mais dénuées de sentiment.

Je me mis à courir aux côtés de Natacha à en perdre haleine. J’espérais encore que ces êtres-là n’étaient que des exceptions dans ce monde sans arbres… Nous arrivâmes bientôt dans une petite bourgade dont les rues étaient bordées d’arbres en plastique. Et comme dans la forêt, la population qui se déplaçait dans les rues était aussi de plastique. Des sourires figés, des regards sans âmes. Natacha affolée cherchait à s’enfuir de ce cauchemar, sans succès. A présent, ces êtres nous fixaient de leurs grands yeux ronds qui ne clignaient jamais. Ils se rapprochaient de nous, comme une menace. Croyant, leur échapper, nous nous réfugiâmes dans un hangar qui paraissait abandonné. Au moment où nous refermâmes la porte, un bruit de machines commença à retentir. Un gigantesque souffle nous souleva presque de terre, puis nous fûmes enveloppés par une pellicule un peu poisseuse, comme du plastique fondu… Nos mouvements ralentirent peu à peu, nos muscles se figèrent, tandis que nos cerveaux semblaient devenir pâteux. Natacha poussa un dernier cri avant de disparaître je ne sais où. En fait, je crois qu’elle est retournée du rêve dont elle s’était échappée pour rejoindre le mien. Quant à moi, je me suis réveillée la gorge nouée, le teint gris. »

La maman de Sandra se tut, comme si elle revivait encore l’histoire qui lui collait à la peau. Sa fille respecta ce silence un moment puis soudain demanda:

– Qu’est-ce que c’était que cette machine gigantesque?

– C’était elle qui transformait tout être vivant en copie plastique conforme, sans état d’âme ni aucun défaut. Dans ce monde-là, le plastique avait tué la vie.

Un silence encore plus court cette fois-ci.

– Bonne nuit, ma fille.

La mère posa un baiser sur le front de Sandra, une manière pour elle de mettre fin à toute forme de questions. Ce n’empêche que Sandra était restée très impressionnée par l’état de sa mère… Était-ce donc l’histoire qu’elle avait racontée qui l’avait secouée à ce point ? Comment était-ce possible ? Juste avant de s’endormir, Sandra songea qu’il lui faudrait résoudre ce mystère.

Écrit par : Sylvie Guggenheim Lu par : Sylvie Guggenheim

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